‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 147 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

comme les passions haineuses sont dans l'homme le symptôme d'un vice de lemporamcnt, ne pouvant s'étendre par les armes, a pris une direction non moins funeste que la guerre à l'humanité.

La soif de Tor a remplace la fureur des conquêtes, et la fièvre dévorante qu'il allume est devenue le principe de l'existence des républiques et du caractère national de leurs citoyens. Hors d'état d'étendre leur territoire, elles ont tout fait, tout bravé, tout souffert, pourétendre leur commerce*; le commerce est devenu la seule affaire de leurs gouvernements, la seule religion de leurs peuples, le seul sujet de leurs querelles. Entraînées par ce délire universel, les administrations les plus sages n'ont vu de puissance que le commerce, de richesses que l'argent, de prospérité que le luxe : et Tégoïsme, les besoins factices et immodérés, l'extrême inégalité des fortunes, comme un chancre dévorant, ont attaqué les principes conservateurs des sociétés. La guerre f résente a révélé à V Europe V étendue est la gravité du mal ^ L'intérêt a paru le dieu de l'homme, et ce dieu a exigé en sacrifice toutes les vertus. Si l'univers est son temple, son sanctuaire est dans les républiques : étrange destinée de ces gouvernements, qui semblent n'exister que pour détruire l'espace humaine, ou pour la corrompre!

C'est cependantcelui qu'appellent par leurs vœux, que hâtent par leurs efforts, tant d'imbéciles ou de fripons, qui, dans leurs déclamations insensées, qualifient de despotisme tout pouvoir unique, et ne se doutent pas que le despotisme et la démocratie sont, au fond, le même gouvernement. Ce n'est "pas seulement parce que le pouvoir dans tous les deux est sans limites déterminées, ou limité seulement par la force militaire et par l'insurrection populaire; ce n'est pas uniquement parce qu'il n'y

' On n'ignore pas les avanies que les nations commerçantes endurent à la Chine et au Japon, pour obtenir la permission d'y commercer.

2 Aperiet et recludel contecta et tumescentia vulnera bellum ipsum. Tacit. Hist. II, 77.

a rien de fixe dans les choses, ni dans les personnes, que le despote fait un ministre d'État d'un jardinier, comme le peuple souverain fait un législateur d'un maître à danser, que l'un pille une maison en vertu des mêmes lois par lesquelles l'autre s'approprie une succession : le Irait le plus marqué de leur identité, parce qu'il est dans la nature même de l'un et de l'autre, est l'acharnement avec lequel le peuple dans ses révolutions, et le despote dans ses conquêtes, cherchent à anéantir les distinctions héréditaires, par la mort ou l'exil de ceux qui en sont revêtus. Ce n'est pas, comme on le croit communément, à la jalousie ombrageuse du despote, ou aux vengeances populaires que ces illustres victimes sont immolées, mais au despotisme et à la démocratie mêmes; c'est-à-dire, aux principes de ces gouvernements, qui s'empressent de substituer leur nivellement caractéristique aux distinctions propres à la monarchie, comme le nouveau propiétaire d'un hôtel en fait enlever l'inscription et les armoiries pour y substituer son nom et son écusson.

Aussi je vois ces deux Etats déployer en naissant une force irrésistible, surtout s'ils sont fondés par le zèle d'une nouvelle doctrine, renverser les obstacles qui s'opposent à leur développement, porter au dehors l'inquiétude qui les dévore, et s'étendre par des conquêtes : mais en même temps, ils s'affaiblissent par des révoltes, ou se consument par des dissensions intestines; et après avoir brillé quelque temps sur l'horizon^politique, redoutables à leurs voisins, funestes à euxmêmes, l'un périt de langueur, l'autre de frénésie; et toujours plus rapprochés, ils finissent par se confondre, et le despotisme de tous aboutit au despotisme d'un seul.

Cette identité n'a pas échappé à Montesquieu : « Une règle » assez générale est que le gouvernement militaire (il parle » du despotisme des empereurs Romains) est, à certains » égards, plus républicain que monarchique : et qu'on ne dise » pas que les soldats ne prenaient de part au gouvernement » que par leurs désobéissances et leurs révoltes; les harangues

Page 1