LIVRE V
» que les empereurs leur faisaient, ne furent-elles pas, à la » On, du genre de celles que les consuls et les tribuns avaient » faites autrefois au peuple? » [Grandeur des Romains.)
Et voilà le gouvernement auquel on veut nous ramener; et c'est pour l'établir ou le repousser que des flots de sang et de larmes inondent l'Europe î
Qu'on ne m'accuse pas de m'élever contre aucun gouvernement : je fais profession de respecter tous les gouvernements qui conservent Dieu et l'homme; je conviendrai, si l'on veut, que, si l'existence d'une nation est plus assurée dans une monarchie, le sort de l'individu est quelquefois plus heureux dans les républiques, qui procurent à l'homme en bien-être, et souvent en licence, ce qu'elles lui ôtent en liberté. La république est comme un homme d'un tempérament faible, qui vit de régime; et trop souvent la monarchie est un homme d'une constitution vigoureuse, qui se permet des excès.
Mais ce bonheur, ou plutôt ce bien-être qu'on goûte dans quelques républiques, c'est aux monarchies qu'elles le doivent. En effet, si le régime populaire existe dans les petits États, et le despotique dans les Etats d'une grandeur démesurée, c'est par la même raison que le régime municipal existe dans les cités d'un empire. Les républiques sont des fractions des sociétés monarchiques en général, comme les cités sont des fraclions d'une société monarchique particulière; le régime républicain peut convenir au petit nombre des citoyens, comme le despotique au nombre excessif de sujets. Mais ni l'un ni l'autre ne convient à la nature des sociétés; car la nature ne veut pas qu'une société soit oppressive, et qu'une autre soit opprimée; elle ne veut pas que l'une soit trop puissante pour être contenue, et l'autre trop faible pour pouvoir se défendre : la nature veut que les sociétés soient libres et indépendantes sous l'empire des lois fondamentales, comme elle veut que l'homme soit libre et indépendant sous l'empire des lois religieuses, politiques et civiles : or la plus grande société républicaine est, en Europe, dépendante, comme la plus petite; l'Allemagne a
besoin, comme Genève, que des monarchies étrangères garantissent sa constitution, c'est-à-dire, maintiennent sa tranquillité. Il suit de là :
1" Que des républiques ne sauraient subsister indépendantes, et qu'elles sont dans un état continuel d'agitation, jusqu'à ce que Vinvmcible nature ait repris son empire, c'est-àdire que toutes les sociétés non constituées tiennent de la nature une tendance à se constituer, ou à former une véritable société, parce que la société constituée est dans la nature des êtres ;
2"* Que les sociétés ne peuvent tendre à se constituer, sans faire effort pour se placer dans les bornes que la nature leur a assignées : c'est l'opposition réciproque à cette tendance naturelle, qui entretient en Europe une cause perpétuelle de guerre, et qui y a produit ce système d'équilibre, si variable et si incertain, puisqu'il met d'un côté la politique des ministres, et de l'autre les volontés de la nature. Ces vérités peuvent être géographiquement démontrées ;
3° Que la destruction de b monarchie française entraînerait inévitablement et prochainement la destruction de toutes les républiques de l'Europe; en sorte que les républiques sont bien plus inléressées que les monarchies à rétablir en France la constitution monarchique. L'état de la Pologne, de la Hollande et de quelques parties de la Suisse offre la preuve de cette assertion.
Je terminerai cet article par un parallèle de la monarchie et de la république, qui sera comme l'analyse de tout ce que j'ai dit sur ces gouvernements.
Dans la monarchie, tout est social, religion, pouvoir, distinctions.
Dans l'État populaire, tout est individuel; chacun a sa religion, chacun a son pouvoir; chacun veut se distinguer ou dominer par ses talents ou par sa force.
Dans la monarchie, parce que \q pouvoir est social, sa limite est dans les institutions sociales.