‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 149 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Dans la démocratie, parce que le pouvoir est individuel, sa limite est dans l'homme.

La monarchie considère l'homme dans la société, ou membre de la société, ou l'homme social.

La république considère l'homme hors de la société ou l'homme naturel.

Et comme la société est faite pour l'homme, et l'homme pour la société, la monarchie qui considère l'homme dans ses rapports avec la société, convient à l'homme et à la société.

El la république qui considère l'homme sans rapport avec la société, ne convient ni à la société ni à l'homme.

Et si au centre de l'Europe, au sein de la civilisation, lorsque tous les principes auront été attaqués par une fausse philosophie, tous les devoirs ébranlés par l'intérêt, tous les liens relâchés par l'égoïsme, une grande société passe tout à coup de la plénitude de la constitution à la démocratie la plus populaire, comme cette révolution sera sans exemple, les effets en seront inouïs.

Tout y sera détruit à la fois; lois fondamentales, lois politiques, lois religieuses, lois civiles, droit de propriété, existence de l'homme, existence de Dieu même.

Et lorsqu'il n'y aura plus ni Dieu, ni roi, ni distinction., on verra reparaître les divinités les plus impures, les tyrans les plus féroces, les inégalités naturelles les plus choquantes.

Des hommes de sang, des courtisanes recevront les honneurs divins; des scélérats échappés au supplice courberont celte nation sous un joug de fer; la force et l'audace usurperont l'empire de la raison et des lois.

La première ville de l'univers, célèbre par la douceur et la politesse de ses habitants, verra tous les jours, et comme un spectacle ménagé à son oisiveté, livrer à la mort sur ses places publiques, un nombre infini de malheureux, de tout âge, de tout sexe, qui ignorent quel est leur crime, et dont les juges ne connaissent pas même le nom ; et cette ville, si courageuse contre son roi, tremblera devant ses bourreaux.

La seconde cité de l'Empire, où le luxe avait ses ateliers et la mollesse son domicile, entendra vingt fois par heure, retentir le son lugubre du canon qui mettra en pièces ses malheureux habitants, et l'explosion de la mine qui renversera ses édifices. Que dis-je? elle se détruira de ses propres mains : on verra ses citoyens, qu'enrichissait le luxe de toute l'Europe, forcés pour vivre de démolir leurs propres habitations, et cette ville jadis si florissante, changée en un tas de décombres détrempés avec du sang.

Une autre ville opulente et populeuse, oii le cri plaintif d'un enfant corrigé par sa mère aurait jadis excité la compassion publique, verra sans s'émouvoir, mener à la mort sans jugement et par troupes, et comme de vils animaux, des milliers de malheureux; et l'enfant sur le sein de sa mère, la fille à côté de son père, l'époux avec l'épouse, la femme prête à donner le jour, le vieillard que le temps avait respecté; elle entendra l'accent lamentable de la douleur, le cri déchirant du désespoir; et au milieu de cent vingt mille âmes, où le fanatisme et la cupidité ont fait tant de monstres, l'humanité ne fera pas un héros.

Il n'y aura pas un lieu sur toute la surface de ce vaste empire, qui ne soit le théâtre d'un crime; il n'y aura pas un homme qui n'en soit la victime, ou le complice.

Et la mort ue sera pas le plus grand ni le dernier des malheurs.

Les passions de l'homme civilisé se combineront pour la honte et le malheur de l'espèce humaine, avec les passions de l'homme sauvage ; et par un affreux mélange, la cruauté sera voluptueuse, et la volupté sera barbare *.

'On voit assez que je veux parler des massacres commis à Paris, Lyon, Nantes, etc., et des horreurs d'un genre inouï, épouvantables, qu'a révélées la procédure contre les membres du comité révolutionnaire de Nantes. L'alTreuscinvention ^^ es mariages républicains (*) passe le génie de l'homme.

{*) Carrier, représentant du peuple, envoyé k Nantes pendant la terreur, mariait un homme avec une femme en les faisant attacher ensemble par le bras, avant de les précipiter dans la Loire. [Sole d>i V Éditeur.)

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