LIVRE V
Non-seulement les guerres sont plus fréquentes dans les républiques, mais elles y sont plus atroces.
Dans les monarchies, la guerre se fait avec la passion d'un seul, le roi, et l'honneur de tous; dans les républiques, elle se fait avec l'honneur d'un seul, le général, et la passion de tous; de là vient que dans les républiques tous les citoyens sont soldats, et que dans les monarchies la profession militaire est celle du petit nombre. La passion tend à détruire, l'honneur à se distinguer : de là vient que dans les monarchies des procédés généreux et humains, qui n'ôtent rien à la valeur ni au devoir, au milieu même des combats, mettent des bornes au\ malheurs de la guerre; au lieu que dans les Etats populaires, des barbaries froides et inutiles viennent en aggraver les horreurs. On n'irait pas loin pour en trouver des exemples. « Les Romains faisaient à leurs ennemis des maux inconceva- )) blés;... (Grandeur des Romains.) la république engloutit et » dépeupla l'univers; le seul Paul Emile détruisit en Épire » soixante-dix villes, et en emmena cent cinquante mille es- » claves. » [Esprit des lois.)
Ici Rousseau est bien opposé à Montesquieu, et de leur opposition môme je tire la preuve de mon assertion. « Les Ro- » mains, dit le premier dans son Gouvernement de Pologne, » furent conquérants par nécessité,, et pour ainsi dire, malgré )) eux-mêmes ; la guerre était un remède nécessaire au vice » de leur constitution : toujours attaqués et toujours vain- » queurs, ils devinrent les maîtres du monde en se défendant » toujours. » L'histoire et Montesquieu s'élèvent contre l'assertion de Rousseau, qui implique contradiction; car puisque la guerre était un remède nécessaire au vice de leur constitution, ils devaient toujours faire la guerre, et ne pas attendre d'être attaqués.
Les Romains furent presque toujours les agresseurs, tout en mettant les apparences de leur côté. Voyez le chapitre vr des Causes de la grandeur des Romains. Rousseau, qui a senti qu'on ne pouvait exoliquer l'humeur conquérante des Romains que
par la nature du gouvernement républicain, a préféré de la nier; Montesquieu, en l'avouant, a cherché à l'expliquer par des raisons faibles et secondaires; ils ont tous deux suivi leur génie. La belle entreprise littéraire que la concordance des philosophes!
Ne serait-ce point parce qu'on fait la guerre par passion dans les Etats populaires, que la profession militaire y est peu estimée? On n'a nul mérite à faire ce qu'on fait par passion; au lieu que dans les monarchies, où l'on brave les dangers de la guerre sans motif personnel, et par le sentiment du devoir ou le désir de la gloire, le métier des armes y jouit d'une juste considération. Je sais que ce fait s'explique par d'autres causes; mais qu'on prenne garde que, si les hommes ont leurs raisons, la nature a ses motifs.
C'est par le même principe que les Etats populaires font mieux la guerre offensive que la défensive. Car la passion est impétueuse et entreprenante. L'exemple que nous offre la démocratie Française en est une nouvelle preuve : car elle a fait la guerre défensive avec les moyens et l'esprit encore subsistants de la monarchie, et l'offensive avec les passions naissantes de la république.
Enfin Rousseau s'exprime ainsi, en parlant de la Pologne: « Il faut convenir que l'état de liberté ôte à un peuple la force » offensive, et qu'en suivant le plan que je propose, on doit » renoncer à tout espoir de conquête. » Or, j'ai prouvé que la liberté sociale ou politique ne se trouvait que dans la monarchie; et c'est aussi une monarchie, quoique mal constituée, que cet auteur propose d'établir en Pologne, où il recommande d* éviter le tumulte démocratique.