LIBERTÉ ET ÉGALITÉ DANS LES RÉPUBLIQUES
Je l'ai dit ailleurs : la liberté dans une république consiste à assujétir la volonté particulière des autres à la sienne, et à exercer leur pouvoir; l'égalité consiste dans le droit de manifester sa propre volonté et d'exercer son propre pouvoir : c'està-dire qu'il n'y a pas, dans un État populaire, de liberté ni d'égalité sociales, et encore moins de liberté et d'égalité naturelles.
« On met en avant, dit Tacite, la liberté et d'autres pré- » textes spécieux; et quiconque veut assujétir les autres à » sa domination ne manque jamais de faire sonner ces grands » mots*.»
On me permettra de répéter ici un passage de Montesquieu sur la république Romaine, qui ne laisse aucun doute sur ce que j'ai avancé.
« Comme l'autorité royale avait passé tout entière entre les » mains des consuls, le peuple sentit que celle /«^er/e, dont on » voulait lui donner tant d'amour, il ne l'avait pas; il chercha » donc à abaisser le consulat, à avoir des magistrats plébéiens, » et à partager avec les nobles les magistratures curules; les » patriciens furent forcés de lui accorder tout ce qu'il de- » manda.... [Grandeur des Romains.) La puissance devait » donc revenir au plus grand nombre, et l'aristocratie se » changer peu à peu en État populaire. Tant qu'il resta quel-
'Cœlerum liberlas et speciosa nomina praelexunlur; nec quisquam alienuni servitium et dominationem sibi concupivit, ut non eadem ista vocabula usurparet. Tacit. Hist. iv, 73.
» ques prérogatives aux patriciens, les plébéiens la leur cnle- » vèrent. »
Le peuple à Rome n'avait pas de liberté, parce qu'il n'avait pas l'autorité, et qu'elle avait passé tout entière entre les mains des consuls! la liberté n'est donc pour le peuple que l'autorité.
(( On n'entend parler, continue cet auteur, que des divisions » qui perdirent Rome; mais on ne voit pas que ces divisions )) y étaient nécessaires, qu'elles y avaient toujours été, et » qu'elles y devaient toujours être;.... [Ibid.) et pour règle » générale, toutes les fois qu'on verra tout le monde tran- » quille dans un État qui se donne le nom de république, on » peut être assuré que la liberté n'y est pas. »
Rien de plus clair. Tant que tout le monde est tranquille dans une république, il n'y a pas de liberté; l'agitation, les disputes sont le signe de la liberté : mais le sujet de toutes les disputes est que les uns ont le pouvoir des autres, et que ceuxci réclament leur pouvoir que ceux-là veulent garder. Quand chacun a repris son pouvoir, il n'y a plus lieu à disputer, il n'y a donc plus de liberté, puisque tout le monde peut être tranquille. Alors il y a égalité : la liberté et l'égalité ne peuvent donc exister ensemble dans les républiques : elles s'excluent donc mutuellement; mais s'il n'y a plus lieu à disputes, il y a matière à combats. Dès que chacun a son pouvoir^ chacun veut l'exercer; « alors les assemblées deviennent de véritables con- » jurations, et l'autorité du peuple, ses lois, lui-mome, des » choses chimériques. » Et cela arrive, « lorsqu'on prend » l'esprit d'^/aZi/e extrême; alors le peuple ne peut souffrir le » pouvoir même qu'il contic, veut tout faire par lui-même, » délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dé- » pouiller tous les juges » (Esp. des Lois, 1. viii. ch. 2.) : c'est-à-dire, que chacun veut manifester sa volonté, et l'exercer par son pouvoir.
Dans une monarchie oii existe la liberté sociale, la loi protège la liberté naturelle; dans la république où il u'xiste pas