LIVRE V
de liberté sociale, la loi viole la liberté naturelle. Je viens aux exemples.
Si dans une monarchie, les agents du pouvoir me ravissent ma liberté par des motifs de vengeance personnelle, la loi veille; et si j'ai le courage de l'invoquer, ou d'autres en mon nom, je pourrai faire cesser l'oppression et punir l'oppresseur. Mais dans ces républiques si vantées, lorsque le peuple condamnait un citoyen, il n'y avait pas de remède, parce que le peuple faisait une loi, ou se servait d'une loi déjà faite : et ce n'était pas pour des indiscrétions, des bassesses, ou des crimes qu'on était puni; on était banni ou mis en prison, parce qu'on était grand hom.me, parce qu'on était vertueux, parce quon était las de vous entendre appeler Juste. Le peuple vous punissait des services que vous lui aviez rendus, ou de la considération qu'il ne pouvait vous refuser; il faisait un crime à l'homme de génie, de ce penchant involontaire à dominer que la nature avait mis en lui : preuve plus forte qu'on ne pense, que le gouvernement d'un seul est dans la nature.
La république d'Athènes faisait mourir en prison Milliade et Cimon, bannissait Thémistocle et Aristide; Rome exilait Coriolan et Camille, forçait par son ingratitude un Scipion à se bannir, et peut-être l'autre à se tuer lui-même, par la même raison que Tibère faisait périr Germanicus, que Néron faisait empoisonner Britannicus, que les sultans font étrangler leurs frères; la république comme le despote craignait un successeur.
C'est parce qu'il n'y a point de liberté sociale dans les républiques, que les personnes et les propriétés y sont moins défendues contre l'oppression, ou les entreprises de la licence.
Dans une certaine république, le peuple dévaste méthodiquement et avec le flegme qui le caractérise, la maison d'un citoyen qui lui a déplu dans l'exercice de quelques fonctions publiques; ailleurs on la démolit, et le vol est public et se fait à main armée; il y est presque une profession : et parce qu'on ne peut le réprimer, on dit que c'est l'effet inévitable de la li-
berté. « On a vu, dit l'Encyclopédie, ces années dernières, » les habitants d'une démocratie se porter en foule chez un » homme riche, le dépouiller de son argent, et le partager » entre eux, pour rétablir, disaient-ils, l'égalité. » Et l'auteur met cette violence sur le compte de la nature du gouvernement.
Voilà pour les propriétés; voici pour les hommes. Dans une république, on enrôle, pour des possessions éloignées et malsaines, par des moyens que la religion, la morale et l'humanité réprouvent; ailleurs on lève les gens de mer avec des formes irès-pressantes. Dans ce pays même, si chéri par la philosophie, et où, pour être sauvé à ses yeux, il fallait, au moins une fois en sa vie, faire un pèlerinage philantropique, dans l'heureuse Helvétie, on ne redoute pas un grand homme dont les monarchies voisines arrêteraient les projets ambitieux; mais on redoute ïes hommes, et on les disperse chez toutes les puissances de l'Europe : et ce que l'on regarde comme l'effet de l'humeur guerrière de la nation, n'est au fond que la combinaison très-politique de ces administrations qui favorisent, par leurs institutions, ce goût pour l'émigration reconnu chez cette nation depuis César \
Dans quelques républiques, on dépense les hommes par les plaisirs, et la politique impose silence à la morale. Je ne dirai qu'un mot à ce sujet : on ferait une révolution à Venise, si on voulait supprimer l'extrême licence du masque et du carnaval; on l'aurait prévenue en France, si l'on eût supprimé les mauvais lieux, les mauvais livres et \es mauvais spectacles \
' On sait que, du temps de César, cette nation en corps, après avoir incendié ses villes et ses bourgs, se mit en marche au nombre de 308,000 âmes, pour aller s'établir en Saiiilongc.(/)e l?e//o C«i/. lib. i.)
2 II est des choses criminelles ou dangereuses, dont des administrations pusillanimes s'exagèrent le besoin, pour déguiser leur faiblesse ou leur immoralité. Je suis loin de penser qu'on puisse régler un vasle empire, comme l'on réglerait une famille; mais je crois que, si l'aulorile ne peut, sans attenter à la liberté naturelle du sujet, agir directement sur les mœurs privées, elle à des moyens efficaces de les améliorer, en épurant, en surveillant les mœurs publi-