LIVRE I
selon Rousseau lui-même, n'a jamais existé et ne peut pas exister.
Lorsque la volonté eX\e pouvoir sont ceux d'un petit nombre, alors la république est aristocratique, et peut être élective ou héréditaire.
Ces définitions présentent plusieurs observations importantes :
V Que la volonté particulière et le pouvoir particulier sont le caractère commun des sociétés non constituées.
2^^ Que la force publique est un caractère commun à toutes les sociétés constituées ou non; mais avec cette différence, que la force publique est une force générale dans la société constituée, parce qu'elle est l'action d'un pouvoir général; au lieu que, dans les sociétés non constituées, la force publique n'est que la force particulière de tous, puisqu'elle n'est que l'action d'un powtWr particulier : de là vient que la même force, qui fait la sûreté des sociétés constituées, fait le danger et la perte de celles qui ne le sont pas. Rome périt par sa force publique, qui n'était que la force particulière de Marins ou de Sylla : la France eût été sauvée, si le pouvoir général de la société eût voulu employer la force générale de la société.
3" Les deux formes extrêmes de gouvernement, le despotisme pur et la démocratie pure, ont un rapport commun, celui d'être impraticables; ces deux gouvernements se rapprochent par conséquent, et. comme les deux extrémités d'un cercle, ils finissent par se confondre. En effet, si la démocratie pure est impossible, parce que les volontés de tous, les pouvoilas de tous ne peuvent s'exercer ensemble, le despotisme pur ne l'est pas moins, parce que la force de tous, dirigée par le pouvoir particulier d'un seul, doit nécessairement finir par renverser ce pouvoir, et qu'il est contre la nature que la force de tous soit guidée par le pouvoir d'un seul ; tandis qu'il est dans la nature que le pouvoir général dirige, sans danger, la force générale. Ce qu'il y a d'abstrait dans ces raisonnements s'expliquera par les faits.
Ainsi la démocratie pure est précisément l'état sauvage, où toutes les volontés, tous les pouvoirs, toutes les forces se heurtent et se combattent; et le despotisme pur est l'état de conquête, où un chef absolu chasse devant lui un troupeau d'esclaves, toujours prêts à se révolter. La société politique, milieu entre ces deux états, est une armée disciplinée dont tous les soldats sont réunis, par un intérêt commun, sous les ordres d'un général ; cette armée est toujours en ordre de bataille, parce que l'ennemi est toujours en présence : la moindre négligence dans le chef est punie par un échec. La société politique n'est réellement que la guerre des bons contre les méchants, et toute la vie des premiers n'est qu'une longue et périlleuse campagne. Cette idée est aussi juste en politique qu'en morale, et le gouvernement monarchique n'en est que l'application.
4° Il ne peut y avoir qu'une constitution, ou une forme de société constituée, parce que, sur un même objet, il ne peut y avoir quun rapport nécessaire. Ainsi, dans la société naturelle constituée, l'homme n'a qu ime femme, et dans la société politique constituée, le pouvoir général est entre les mains d'un seul homme; mais il peut y avoir une infinité de formes différentes de gouvernement, parce qu'il peut y avoir, sur un même objet, une infinité de rapports non nécessaires. Ainsi dans la société naturelle non constituée, l'homme peut avoir une infinité de femmes, ou, ce qui est la même chose, divorcer une infinité de fois : ainsi dans la société politique non constituée, \ii pouvoir peut être celui d'un nombre iudélini de personnes; et il est aisé de voir que la société naturelle, ou la famille, sera plus défectueuse à mesure que le nombre des femmes s'éloignera de l'unilê ou du mariage : comme la société politique non constituée, ou le gouvernement, sera plus vicieux à mesure que le nombre qui exprimera les personnes exerçant le pouvoir s'écartera davantage de l'unité ou de la monarchie. Les vérités géométriques ne sont pas plus évidentes.