‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 17 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

S*' Dans la société constituée, la constitution se confond avec la forme de gouvernement. En effet, volonté générale de la société, manifestée par des lois fondamentales, pouvoir général exercé par un monarque, force générale dirigée par le pouvoir général, forment la constitution, et constituent la forme de gouvernement monarchique : c'est-à-dire que les lois politiques qui constituent la forme de gouvernement sont des conséquences nécessaires des lois fondamentales qui forment la constitution, et sont fondamentales elles-mêmes. Rousseau a aperçu cette vérité, lorsqu'il dit : « Les lois politiques peuvent devenir elles-mêmes lois fondamentales, si elles sont

6" Dans les sociétés non constituées, il n'y a point de volonté générale, point de rapports nécessaires, point de lois fondamentales. Aussi les lois politiques qui déterminent la forme de gouvernement, ouvrage de la volonté dépravée de l'homme, ne peuvent avoir rien de nécessaire, rien de fondamental, ou fondé sur la nature des êtres; mais elles sont variables, défectueuses. Je vais plus loin, et je soutiens qu'elles sont toutes absurdes ou puériles, ridicules ou cruelles, immorales ou injustes, contraires à la nature de l'homme, attentatoires à sa liberté ou à sa dignité, depuis la loi qui, dans les républiques Grecques, bannissait la vertu reconnue, pour éloigner l'ambition présumée, jusqu'à celle qui, dans les exercices publics, ôtait, dit Montesquieu, la pudeur même à la chasteté; depuis la loi qui, à Sparte, ordonnait d'égorger de malheureux esclaves, jusqu'à celle qui prescrivait de manger en public un certain ragoût; depuis la loi qui, à Rome, permettait de vendre son débiteur, jusqu'à celle qui permettait de tuer son fils; dans les républiques modernes, depuis la loi en vertu de laquelle le pouvoir civil ordonne le jeûne, jusqu'à la coutume ou loi non écrite qui, dans certains cantons Suisses, autorise, ou pour mieux dire, force les candidats à mettre publiquement les suffrages à l'enchère, ou qui, traitant l'homme comme un enfant, gêne sa liberté naturelle, dans les actions les plus

indifférentes, et lui prescrit, pour ainsi dire, de souper à sept heures, et de se coucher à neuf; depuis la loi qui, dans la France république, dissout le lien du mariage, jusqu'à celle qui anéantit l'autorité paternelle; depuis la loi qui ordonne de démolir les maisons, jusqu'à celle qui, par un hors de la loi, ordonne d'assassiner les citoyens.

La raison de cette différence entre les lois politiques de la société constituée, et les lois des sociétés non constituées, s*aperçoit aisément.

Dans la société constituée on pose un principe fondamental, d'une vérité évidente, irrésistible, fondé sur la nature de l'homme : Là où tous veulent dominer avec des volontés égales et des forces inégales, il faut qu'un seul domine, ou que tous se détruisent : et l'on en déduit, par ordre, comme des conséquences plus ou moins prochaines, mais toujours nécessaires, tous les rapports ou lois constitutives et politiques. Ainsi, de ce principe, que la ligne droite est la plus courte entre deux points donnés, ou de quelques autres, en petit nombre et d'une égale évidence, découlent, plus ou moins immédiatement, toutes les vérités géométriques; et comme il ne peut y avoir un principe différent pour une société que pour une autre, puisque l'homme est le même dans toutes les sociétés, celles qui s'écartent du principe fondamental des sociétés ne peuvent que s'égarer, et d'un principe faux elles ne peuvent déduire que des conséquences absurdes. Remarquez, pour la parfaite exactitude du parallèle, qu'il n'y a qu'une forme de gouvernement monarchique, ou une constitution de société, qui puisse satisfiiire aux conditions de cette proposition : Là oiitous veulent dominer, etc., comme il n'y a qu'une seule ligne droite qui soit la plus courte entre deux points; au lieu qu'il peut y avoir entre deux points ui\G infinité du lignes courbes qui toutes s'écarteront davantage de la ligne droite, comme il peut y avoir une infinité de combinaisons différentes de gouvernement républicain, qui toutes s'écarteront davantage de la société constituée. « La démo- » cralie, dit Rousseau, peut embrasser tout le peuple ou se

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