‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 167 sur 300 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

mœurs qu'en outrageant la nature; avant les lois reçues dans les aristocraties, qui distinguent les citoyens des citoyens, et mettent d'un côté la perpétuité du pouvoir particulier, et de l'autre la perpétuité de la sujétion; avant la loi rendue dans la république Française, qui ôte, avec tant de soin, aux ministres de la religion toute influence dans l'éducation publique, qui ne veut pas que l'éducation soit religieuse, de peur qu'elle ne soit pas assez sociale; avant la loi qui, regardant le célibat comme une propriété, ou l'impôt comme un châtiment, soumet le célibataire à une contribution particulière; avant la loi qui, dans la même république, brise le lien conjugal, ou anéantit l'autorité parternelle; avant toutes ces lois, dis-je, il n'existait rien de semblable dans ces sociétés; la nature n'avait eu garde d'y introduire de pareilles lois, et elles étaient si peu nécessaires à leur conservation, qu'elles ont été au contraire, ou qu'elles peuvent être la cause de leur ruine. « Car si le » législateur, se trompant dans son objet, prend un principe » différent de celui qui naît de la nature des choses, l'État ne » cessera d'être agité jusqu'à ce que ce principe soit détruit ou » changé, et que l'invincible nature ait repris son empire. »

J'ai dit que les lois civiles étaient les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des professions et de la nature des propriétés.

Cette relation des lois à la nature des professions et à celle des propriétés n'a pas échappée à l'auteur de X Esprit des lois : le titre seul du ch. 9 du liv. v l'annonce assez : Comment les lois sont relatives à leur principe dans la monarchie. « Il faut, » dit-il, que les lois travaillent à soutenir cette noblesse dont » ïhonneur est, pour ainsi dire, l'enfant et le père; il faut » qu'elles la rendent héréditaire, non pour être le terme entre » le pouvoir du prince et la faiblesse du peuple, mais le lien » de tous deux. Les substitutions, qui conservent le bien » dans les familles, seront très-utiles dans ce gouvernement; » les terres nobles auront des privilèges comme les per- » sonnes : on ne peut séparer la dignité du monarque de

» celle du royaume, on ne peut guère séparer non plus la » dignité du noble de celle de son fief. Toutes ces préroga- » tives sont particulières à la noblesse, et ne passeront point » au peuple, si on ne veut pas choquer le principe du gouverne' » ment, si on ne veut diminuer la force de la noblesse et celle du » peuple. »

3Iais si les lois civiles varient suivant la nature des professions, elles doivent varier aussi suivant la nature des propriétés. C'est donc aller contre la nature des choses, que de vouloir soumettre aux mêmes lois civiles les différentes contrées d'un vaste empire, où les différences de propriété seront très-muUipliées. Écoutons encore Montesquieu; je me sens bien plus fort quand je puis m'en aider : « Il y a, dit il, » de certaines idées d'uniformité qui saisissent quelquefois ï) les grands esprits, car elles ont touché Charlemagne, mais » qui frappent infailliblement les petits; ils y trouvent un germe » de perfection qu'ils reconnaissent, parce qu'il est impossible » de ne pas le découvrir; les mêmes poids dans la police, les » mêmes mesures dans le commerce, les mêmes lois dans » l'État. Mais cela est-il toujours à propos sans exception, et » la grandeur du génie ne consisterait-elle pas mieux à savoir » dans quel cas il faut l'uniformité, et dans quel cas il faut la » différence? » [Esp. des lois, liv. xix, ch. 18.)

Le judicieux président Hénault dit la même chose en termes encore plus formels. « Louis XI avait cru que son autorité » serait mieux affermie, si les lois de son royaume étaient » uniformes : il voulut donner à ce projet le prétexte spécieux » du bien public... L'uniformité des poids et mesures n'est » qu'une dispute de nom; mais il n'en est pas de même des » lois qui ont été faites, des coutumes qui se sont introduites, » suivant la nature de chaque pays et les mœurs de ses ha- » bitanls; on ne vit pas à Dunkerque comme à Toulouse, à » Marseille comme à Paris, en Normandie comme à Saint- » Malo, et les diverses professions veulent être régies diffé- » remment. » [Rem. part.)

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