‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 173 sur 300 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

cette extension de pouvoir est nécessaire et dans la nature de la société constituée, parce qu'elle est pour la société un moyen de conservation.

Une société constituée est comme un plan parfaitement horizontal, dont un côté ne peut baisser que le côté opposé ne s'élève. Dès que le pouvoir général est exercé avec faiblesse, les pouvoirs particuliers prennent le dessus; car la société ne peut pas plus exister sans pouvoir, que l'homme exister sans société.

Le pouvoir particulier ne peut être que le pouvoir d'un individu, ou celui d'un corps. Mais le pouvoir particulier d'un individu, qui s'élève dans la société à la place du pouvoir général, constitue précisément la tyrannie, et entraîne la destruction ou le malheur de la société, soit qu'elle laisse usurper son pouvoir par la force ou par la ruse, ou qu'elle le défende par la guerre civile.

Le pouvoir particulier de corps interprètes et dépositaires des lois, comme sont les Parlements de France, n'expose l'État à aucun de ces dangers; 1° parce qu'étant plusieurs, tous indépendants les uns des autres, ces corps sont nécessairement divisés, et ne peuvent s'accorder ni sur le but, ni sur les moyens. 2° Parce que n'étant pas pouvoir par la constitution de l'État, comme le sénat de Suède et de Pologne, ou le Parlement d'Angleterre, mais seulement fonction du pouvoir, ces corps peuvent devenir les plus puissants dans l'État, sans pouvoir jamais y être les premiers, puisque dans l'ordre des professions sociales, ils ne sont pas la profession la plus distinguée. 3** Parce qu'à quelque excès qu'ils portent leur pouvoir, il ne peut jamais être dangereux pour la constitution; car, selon la judicieuse remarque de Montesquieu, ces corps, dans leur égarement même, ne soupirent quaprès les lois et leur devoir, et quils retardent la fougue et l'impétuosité des factieux, plus qu'ils ne peuvent les servir.

Les affaires de la Fronde, auxquelles Montesquieu fait allusion dans ce passage, prouvent mieux que tout ce qu'on pour-

rail dire combien peu doit être suspecte au gouvernement l autorité que les Parlements ne manquent pas de s'arroger pendant le sommeil ou la faiblesse du pouvoir général, puisqu a l'époque de l'extension la plus immodérée que les Parlements aient donnée à leur autorité, le plus puissant de ces corps, secondé par la capitale, et par les personnages les plus considérables de l'Etat, bien loin de se rendre redoutable, ne devint pas même odieux, et ne fit que se rendre ridicule. Ce ridicule, qui caractérisa la Fronde,' s'étendit jusque sur les choses et les hommes qui en étaient le moins susceptibles; et le grand Condé lui-même, factieux par dépit et par air, comme le Parlement l'était par faiblesse, eut peine à s'en sauver : en sorte que cette tragi-comédie n'a conservé d'intérêt chez la postérité que par le caractère profondément séditieux de son premier acteur, le coadjuteur de Paris, et le tour original de ses Mémoires.

Une grande partie des malheurs de la France, sous les règnes faibles de François 11 et de Henri 111, vint de ce que le Parlement de Paris, affaibli par la diversité d'opinions religieuses, qui s'étaient glissées parmi ses membres, ne put pas faire prévaloir son pouvoir particulier sur celui des Guises encore n'aperçoit-on, dans ces temps déplorables, d'allachement à la constitution et de courage à la défendre, que dans ce corps respectable, dont le chef, Achille de Harlay, bravant un sujet audacieux, qui venait de chasser son souverain de sa ville capitale, et qui bientôt ne lui laissa de force que celle de le faire assassiner, osa lui dire : « C'est grand'pilié quand )> le valet chasse le maître; au reste, mon âme est à Dieu, » mon cœur est au roi, et mon corps entre les mains des » méchants : qu'on en fasse ce qu'on voudra. » [Hénault.'^

C'est au pouvoir particulier des Parlements pendant les minorités, que la France doit de n'avoir pas été en proie à des tutelles ensanglantées, à des régences orageuses, à des protectorats tyranniques, comme l'Angleterre et l'Ecosse. Sans ces corps, la France serait ce qu'est aujourd'hui la Pologne. Toutes

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