‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 192 sur 300 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

rengourdissement; pourquoi l'intrépide habitant des contrées glaciales et stériles de la grande Tartarie courbc-t-il la tête sous le joug du despotisme? C'est là, bien plus que dans la partie méridionale, que le despotisme est naturalisé, puisqu'il s'y conserve éternellement, puisque de là il se répand dans les pays, où les Tartares, selon Montesquieu, nont conquis quen esclaves^ et n'ont vaincu que pour un maître; parce que ce maître, despote dans h midi y veut encore l'être dans le nord, et avec un pouvoir arbitraire sur les sujets conquis, le prétend encore sur les sujets conquérants. [Ibid.) Si ce peuple n'est pas amolli, pourquoi est-il esclave? s'il est amolli, pourquoi est-il conquérant? Montesquieu explique ces contradictions en disant, que c'est le peuple le plus singulier de la terre; mais c'est là aussi une singulière explication.

Je ne puis passer sous silence la Chine, cet empire étonnant par sa durée, et le plus singulier de l'univers, par la nature de ses institutions. Montesquieu le range dans la classe des États despotiques, et il a raison; mais la preuve qu'il en donne est hors d'étatde satisfaire un lecteur sensé. (Jwe^ est, demdLiià^A-ï\,V honneur d'un peuple quon ne mène quavec lebâton? parce qu'il ne reconnaît que son honneur pour principe de la monarchie, et que, dans les idées Européennes et Françaises, il regarde le bâton comme un outrage, et non comme un châtiment. Quesnay qualifie la Chine d'État monarchique, et il a raison aussi; mais le rapport sous lequel il la considère est incomplet, parce qu'il ne l'envisage que du côté de l'administration et des mœurs. Le gouvernement de la Chine est despotique, et l'administration y est monarchique : cet empire est despotique par les lois, et monarchique par les mœurs; tout au contraire de l'empire Turc, qui est despotique par les mœurs, et à certains égards monarchique par les lois. Le gouvernement est despotique; car le pouvoir^ est unique : la religion publique y est la religion païenne, et les distincfions n'y sont ni héréditaires, ni professions sociales : il est despotique par les lois; car le sexe le plus faible y est opprimé par la

polygamie, et 1 âge le plus tendre par lexposition publique. L'administration y est monarchique, parce qu'elle y est trèspaternelle, les distinctions de professions très-multipliées, et l'éducation très-sociale : la Chine est monarchique par les mœurs; car les mœurs sont partout à la place de l'honneur, qui est le ressort des monarchies; tout y est réglé jusqu'aux compliments et aux révérences; le citoyen y est esclave de ses mœurs, comme dans une monarchie il est esclave de l'honneur. Aussi y a-t-il à la Chine beaucoup de bienséances, et nulle vertu; aussi, parce que les mœurs y sont monarchiques et le gouvernement despotique, la religion chrétienne, essentiellement monarchique, a trouvé plus de facilité à s'introduire à la Chine, du côté des mœurs, que du côté du gouvernement qui a fini par en défendre la prédication. C'est parce que le gouvernement y est despotique, qu'il a été souvent renversé, et la dernière fois par les Tar tares en 1644; et c'est parce que les mœurs y sont monarchiques qu'elles s'y sont conservées malgré les révolutions, et que dans la dernière conquête, elles ont conquis les Tartares, qui ont adopté les mœurs Chinoises; de sorte qu'en rapprochant ces faits certains et récents, de mes observations sur le principe de conservation des sociétés constituées ou monarchiques, et sur le principe de destruction des sociétés non constituées ou despotiques, on verra que, dans cette société mixte, la force de résistance est dans les mœurs, parce qu'elles sont monarchiques, et le principe de destruction dans le gouvernement qui y est despotique. Mais si le despotisme est un effet du climat, comme le veut 3Iontesquieu, comment l'extrême chaleur, la fertilité du sol, le relâchement des fibres n'onl-ils pas étendu jusqu'aux mœurs le despotisme des lois? C'est que le despotisme du gouvernement y est défendu par la religion, comme le monarchisme de l'administration y est défendu par l'éducation : c'est celte opposition de principes, entre la religion et l'éducation, le gouvernement et l'adminislralion, les lois et les mœurs, qui forme le contraste indéfinissable de la plus sage des nations et du plus

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