LIVRE VU
ridicule des peuples. Une preuve décisive de ce que j'ai avancé sur la tendance de toute société à se constituer, c'est-à-dire, h devenir monarchique, est qu'à la Chine les mœurs insensiblement l'emportent sur les lois, et l'éducation sur la religion; car la religion païenne s'est déjà changée, dans une partie de la nation, en pur théisme, et on ne peut pas douter que, si la religion chrétiennie eût pu s'y introduira ou s'y répandre, elle n'eût opéré prochainement la conversion de ce gouvernement en un gouvernement purement monarchique. Ce n'est pas la chaleur du climat qui a produit à la fois dans le même empire le despotisme des lois et le monarchisme des mœurs; mais les unes y sont despotiques, parce que le despotisme y a commencé avec les sociétés, comme dans le reste de l'Asie '; et les autres y sont monarchiques, parce que, selon les apparences les plus fortes, une colonie d'Égyptiens y a porté, dans les temps les plus reculés, son éducation et ses coutumes. Ce qui est, dit avec beaucoup de vérité l'auteur de la Félicité publique, lient toujours de ce qui a été; la Chine est soumise à la fois à l'autorité despotique de son gouvernement, et à l'autorité monarchique de son administration et de ses mœurs, par la même raison « que le Macédonien est encore aujourd'hui le meilleur soldai » de l'empire Turc. » [Grandeur des Romains.) Montesquieu, qui le remarque, en attribue la cause au climat (qui est chaud cependanl), comme si le climat de la Macédoine était fort différent de celui du reste de la Grèce; et prévenu pour son système, il ne veut pas voir dans le Macédonien moderne le descendant du soldat de Philippe et d'Alexandre, dont les montagnes escarpées ont préservé la race d'une destruction totale : et c'est une nouvelle preuve de la force de la constitution monarchique; car Rousseau met sur la môme ligne la petite monarchie des Macédoniens, et celle des Francs. C'est dans la transmission héréditaire, fortifiée par l'imitation ou par l'édu-
' Le (lespolisme y avait commencé sous Nemrod, premier roi des Assyriens. L'Écriture dit de lui : Cœpit esse potens in terra. (Gènes, x. 8.)
cation, qu'il faut chercher la cause de ces dispositions générales à certains peuples : on ne peut rendre raison du caractère des nations que par leurs institutions, on ne peut expliquer l'homme que par lui-même.
Je reviens au Tartare. Ce qu'il a de singulier n'est pas son caractère, c'est qu'il n'a aucun caractère, parce qu'il n'a pas d'institutions politiques; c'est le peuple de la' nature, prêt à recevoir toutes les institutions qu'on lui donnera, et à prendre les habitudes et le caractère que formeront en lui ces institutions. Il est devenu Européen dans nos climats, Indien au Mogol, Chinois à Pékin. La grande Tartarie semble être l'atelier de la nature; elle a placé ce peuple dans de vastes déserts, loin de notre civilisation corruptrice, comme une mère sage qui éloigne ses jeunes enfants de la ville, et les fait nourrir dans ses terres.
Ainsi le genre humain a commencé en Asie, puisqu'il y recommence encore, et s'y refait des perles qu'il éprouve ailleurs. C'est dans ses immenses régions, vingt fois plus grandes que la France, selon BuCTon, que se forment dans le silence et sous les yeux de la nature, loin de nous, de nos arts, de notre luxe, de nos systèmes, ces nations vierges qui viennent, de loin en loin, détruire et nous, et nos arts, et nos systèmes, et recommencer la société, en ramenant au milieu d'elle l'unité de pouvoir, ébranlée par dos opinions insensées ou altérée par des institutions désastreuses. Et si, après avoir fait, dans le siècle passé, sa dernière invasion vers l'Orient, ce torrent se dirigeait vers l'Occident, il pourrait être redoutable pour l'Europe, si les deux puissances militaires les plus formidables, TAutrichc et la Russie, si notre tactique, notre artillerie, nos places fortes ne lui opposaient une forte barrière.
Il est peut-être à désirer, pour cette raison, que la Pologne, au travers de laquelle ces nations pourraient s'ouvrir un passage, par la petite Tartarie, et qui, dans ses plaines vastes et fertiles, offrirait à ces nombreuses hordes des facilités pour leur marche et leur subsistance, acquière, avec une constitu-