LIVRE VII
tion fixe, toute la force de résistance dont elle est susceptible. Rousseau, dont il faut souvent saisir les aperçus, et rarement les principes, pronostique que les Tarlares deviendront nos maîtres. « Cette révolution, dit-il, me paraît infaillible ; tous » les rois de l'Europe travaillent de concert à l'accélérer : » et quoique ce danger ne soit peut-être pas aussi prochain que cet auteur paraît le penser, qui oserait, après ce que nous avons vu, fixer les progrès de cinq à six cent mille Tartares conduits par un Attila ou un Tamerlan, que la Turquie aux abois verserait en Europe? et qui pourrait compter parmi nous, sur deux alliés fidèles, nos divisions et nos jalousies? (( Il semble, dit un auteur judicieux, que, dans le politique » et dans le moral, tout est en effort, comme dans le physi- » que, et que les peuples répandus sur la surface de la terre » se pressent, comme les éléments, et se portent, par leur » propre poids, vers les lieux où le luxe, le despotisme, la » corruption des mœurs, ont énervé les âmes, comme l'air, » l'eau, le feu se précipitent dans les espaces vides, ou rem- » plis d'un air sans ressort, de corps sans résistance. » ( Pluquet. )
Montesquieu ne trouve pas dans les climats froids une grande force d'esprit et de corps, qui rend les hommes capables d'actions longues, pénibles, grandes et hardies; mais pourquoi la civilisation, qui suppose les progrès de l'esprit humain et le plus grand développement de sa force, la civilisation, qui est une action longue, grande et pénible, a-t-elle toujours été si avancée dans le midi, si retardée dans les climats glacés du nord? Mais les Romains et même les Grecs, le législateur des Arabes et ses successeurs, Mahomet II et Soliman, les prodigieux conquérants du Mexique et du Pérou *,
' II n'y a, dans aucune histoire, rien de comparable au courage incroyable de Cortez, attaquant, avec cinq cents fantassins et quinze chevaux seulement, un vaste empire dont il ne peut juger les forces, dans un pays nouveau et inconnu, et mettant le feu à ses vaisseaux pour s'ôter jusqu'à l'espoir de la retraite. {Robertson.)
nés et faisant la guerre dans des climats chauds, n'avaient-ils pas une grande force de corps et d'esprit, n'élaient-ils pas capables d'actions longues, grandes, pénibles et hardies? Cette théorie ne s'accorde pas mieux avec l'histoire moderne. Les Espagnols, les Italiens, sous Charles-Quint, Philippe II, et de nos jours, se sont battus en Flandre ou en Allemagne, comme au Mexique ou en Afrique; les Anglais dans l'Inde, comme en Amérique; les Français au Canada, comme en Italie; les Russes sur les bords de la mer Noire, comme en Finlande; les Autrichiens dans le Piémont, comme aux plaines de Tirlemont *ou de Nerwinde. L'Empereur a dans ses troupes, des Allemands, des Hongrois, des Italiens, des Français, des Wallons, des Polonais, des Esclavons; tous ces peuples, soumis à la même discipline, se battent avec le même courage : les Hongrois, peuples d'un climat plus chaud, ont-ils la fibre plus lâche, le corps moins dispos que le Flamand, ou le Hollandais? les Suisses sont-ils moins bons soldats en Espagne et à Naples, qu'en France ou en Hollande? Si, selon Montesquieu, les Autrichiens ont eu des revers en Espagne dans la guerre de la succession, parce qu'ils passaient dans un climat plus chaud, pourquoi, suivant le même auteur, doit-on attribuer à la même cause les succès des Tartares en Asie? Sous le même climat, dans l'Inde, les Cipayes sont amollis, les Marattes durs et
' Pour juger les institutions et les peuples, qu'on compare les révoltes éternelles des armées Romaines sous les empereurs, et même dans les plus beaux jours de la république, lorsqu'elles se f;)isaient battre exprès pour mortifier un général qui leur déplaisait, avec l'admirable fermeté de ces braves armées, qui, forcées de reculer devant un ennemi, fort de son audace et de son nombre, depuis les bords de la Sambre jusqu'aux rives du Rhin, toujours soumises à une discipline sévère, inébranlables dans leur valeureuse fidélité, résistent à tous les genres de séduction, à des fatigues incroyables, aux dégoûts d'une retraite continuelle, dans une guerre inouïe, où les combats amènent les combats, et où les victoires mêmes ne sont pas des succès.
C'est dans l'excellent esprit de ces armées que l'on doit admirer la force des institutions politiques et religieuses.