CAUSES DE LA CORRUPTION DES MOEURS
On se doute bien que les écrivains qui ont attribué à l'influence du climat les qualités bonnes et mauvaises de l'homme, n'ont pas manqué de rapporter à la même cause les effets déréglés de ce sentiment que la nature à destiné à la conservation de l'espèce humaine, et que l'homme, qui abuse de tout, fait servir à sa destruction. Cette influence du climat était commode pour les romanciers qui veulent des penchants irrésistibles, et pour les philosophes qui veulent des passions insurmontables : aussi l'on a débité sur ce système bien des romans, et encore plus de philosophie.
Je suis loin de penser que la nature ait donné à l'homme plus de besoins sous une latitude que sous une autre, parce que je ne puis croire qu'elle n'ait pas également voulu la conservation et la propagation de l'espèce humaine, dans tous les lieux où elle a placé l'homme : autrefois le midi était excessivement peuplé, la population de l'Italie, de la Sicile, de l'Espagne, de l'Egypte était prodigieuse; plus tard le nord, par ses émigrations incroyables, a étonné et subjugué l'Europe : ce qui prouve que le midi et le nord sont également favorables à la reproduction de l'espèce humaine, qui partout se multiplie en raison des subsistances; mais à des sentiments qui sont à la nature, l'homme ajoute des passions qui sont à lui, et dérange ainsi les vues de la nature : je m'explique.
Là où la rigueur des saions oblige l'homme à se tenir renfermé autour de son foyer avec sa famille, il doit résulter quelque chose de différent dans les habitudes extérieures, de ce qui arrive dans ces heureux climats, où une température
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égale et douce permet aux hommes de se voir plus souvent, et de se réunir en plus grand nombre.
Là les hommes s'isolent, ici ils se cherchent; de ces usages opposés il ne résulte pas quelque chose de différent dans l'organisation physique, mais une différence dans les manières. Dans le nord l'homme en général sera plus froid, parce qu'il ne voit que les mômes objets, et que Ihabitude émousse les sensations; dans le midi il sera plus empressé, parce qu'il verra plus souvent des objets nouveaux, auxquels, même sans dessein particulier, et par un effet de l'humeur sociale et de la bienveillance naturelle, il cherchera à se rendre agréable. Le climat sera, si l'on veut, l'occasion de ces différentes manières d'être, mais il n'en sera pas la cause; car dans le nord, les hommes à qui leur fortune ou leurs occupations permettront un genre de vie plus communicative et moins uniforme, seront empressés, et dans les pays chauds, ceux que des travaux champêtres ou des professions sédentaires isolent beaucoup des autres hommes, seront froids et peu sensibles.
Les mœurs sont bien moins corrompues dans les campagnes du midi de l'Europe que dans les villes des pays du nord; et dans les villes mêmes, le plus ou le moins de corruption ne tient pas au climat; et il y a certainement moins de désordres à Turin qu'à Saint-Pétersbourg.
La sage nature, qui a condamné l'homme au travail, a compensé ces différences par le plus ou le moins de travaux indispensables. L'homme du nord confie à la terre ses troupeaux et son blé, et elle nourrit les uns et développe l'autre : l'habitant du midi, avec ses vignes, ses oliviers, ses mûriers, ses amandiers, est obligé de lui demander sans cesse ce qu'elle lui accorde toujours : si, malgré cette sage précaution de la nature, les peuples du midi ont été plus adonnés à l'oisiveté et à la mollesse, il faut en chercher la cause dans leurs gouvernements. En Grèce, le peuple était oisif par la nature même de ses institutions, qui lui donnaient des esclaves pour travailler ses terres : en Italie, au moins dans quelques en-