‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 196 sur 300 · LIVRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VII

droits, le peuple est oisif par la faute de son administration, qui n'excite pas assez le travail ou favorise trop la paresse; car l'homme est partout et dans tous les temps un animal paresseux.

Les habitants du midi de la France sont beaucoup plus propriétaires que ceux des provinces du nord, et cela doit être; ils seraient plus turbulents, s'ils étaient moins occupés, parce qu'ils seraient plus souvent assemblés; mais aussi, parce qu'ils sont plus propriétaires, ils ont montré en général plus d'attachement à leurs lois, plus de fidélité à leurs souverains.

« Il faut, dit Montesquieu, de certaines lois dans une na- » tionoù les hommes se communiquent beaucoup, il en faut » d'autres chez un peuple où l'on ne se communique point. » {Esprit des lois, 1. xiv, c. 10.)

Les peuples du midi auront donc l'imagination plus mobile, parce que la nature et la société leur offriront plus fréquemment de nouveaux objets; et comme la cause sera constante, les effets du plus au moins seront uniformes.

Chez les Romains, j'aperçois dans les jours de leurs vertus, l'attention de ce gouvernement habile et prévoyant, à réprimer les écarts de celte imagination légère, et à la fixer sur des objets sérieux. Il en redoutait le danger, il en connaissait le remède, ce gouvernement, « qui avait banni de la religion » païenne toutes ces fables absurdes qui attribuaient aux dieux » des actions criminelles; » qui avait donné à la chasteté, dans les prêtresses de Vesta, de si grandes prérogatives, et à la vertu des dames Romaines une si haute renommée; chez lequel le magistrat des mœurs dégradait un sénateur pour avoir, devant sa fille, donné un baiser à sa femme; qui offrait au peuple des spectacles atroces, plutôt que des spectacles voluptueux, et qui le rendait cruel pour ne pas le rendre faible. Aussi le Romain eut un caractère fortement prononcé de solidité, de sévérité, d'austérité même; et en se domptant lui-même, il apprit à dompter l'univers.

Les Grecs au contraire, nés sous un ciel aussi tempéré, ayant sous les yeux le spectacle d'une nature aussi riante, au lieu de captiver par des habitudes graves et sévères une imagination que la diversité des objets, la variété des tableaux, devaient rendre mobile et légère, adoptèrent toutes les institutions qui pouvaient l'égarer davantage. Ils furent dans .ce genre à un degré d'extravagance qu'on aurait peine à croire; et comme dit Montesquieu, ils ôtèrent la pudeur même à la chasteté. La religion et le gouvernement se disputèrent à l'envi à qui corromprait le plus promptement ce peuple si aisé à corrompre : la religion ordonna la licence à l'homme *; le gouvernement interdit le travail au citoyen. La débauche y devint monstrueuse, et les mœurs abominables; quand des courtisanes y devenaient des personnages importants, des sages devaient y paraître des hommes extraordinaires : l'on en remarqua sept; mais il y eut une foule de peintres, de musiciens, de sculpteurs, de poêles, de gens qui se donnaient en spectacle. Ce fut un peuple de femmes et d'enfants, sans cesse assemblé sur ses places publiques pour voir et pour entendre; un peuple sans jugement et sans solidité, en^.porté par une imagination sensible à l'excès, qui quelquefois lui lit faire de grandes choses, et qui plus souvent lui fit faire de grandes fautes.

Lorsque les Romains eurent assujetti les Grecs, et les rois de cette nation successeurs d'Alexandre, la vanité des triomphateurs et l'avarice des proconsuls transportèrent à Rome

• «On ne peut lire sans élonnement, dit Bossuet, les honneurs qu'il fallait rendre h Vénus, et les prostitutions qui étaient établies pour l'adorer.»

« Chez les Grecs, dit le Contrat social, tout ce que le peuple avait à faire, il le faisait lui-même; il était sans cesse assemblé sur la place : des esclaves faisaient ses travaux, sa grande affaire était sa liberié. Quoi: la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? Peut-être. Les deux excès se touchent. Tout ce qui n'est point dans la nature a ses inconvénient f, et la société civile plus que tout le reste. » La société civile n'est pas dans la naturel Et c'est de linsensé qui a osé calomnier ainsi la nature et la société, que les sectateurs prétendus delà nature, les soi-disanls législateurs des sociétés, ont fait un dieu !

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