LIVRE I
naturel, soit politique; et comme l'amour est le principe de toutes ses actions libres, l'amour de Dieu sera ou devra être le principe de ses actions libres dans la société religieuse, ou de ses actes religieux; Tamour de soi, le principe de ses actions libres dans la société naturelle, ou de ses actes naturels; l'amour des autres, le principe de ses actions libres dans la société politique, ou de ses actes politiques.
Je ne m'occupe que de la société religieuse; et je remarque, dans les sociétés religieuses de tous les temps et de tous les lieux, un grand acte : le don de Vhomme, et l'offrande de la propriété, qu'on appelle Sacrifice. C'est un fait, et il est attesté par l'histoire et par le témoignage de nos sens.
Cet acte, s'il est libre, doit donc être produit par l'amour de Dieu. Je vois avec évidence le motif pour lequel la société ou l'homme social fait à la Divinité le don de l'homme et le don de la propriété. Aimer, c'est se donner soi-même tout entier à l'objet de son amour : ainsi dans la société naturelle ou de l'homme des deux sexes, il y a don mutuel de l'homme tout entier; ainsi dans la société extérieure des hommes entre eux, « nul, dit le fondateur de la religion chrétienne, ne peut don- » ner un plus grand témoignage d'amour que de donner » sa vie pour ses amis, » c'est-à-dire de se donner tout entier à eux.
Donc la société se donnera tout entière à Dieu, objet de son amour. Or, la société est l'homme et la propriété : donc elle fera à Dieu le don de l'homme et celui de la propriété. Ce sont des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres sociaux; donc ce sont des lois. L'homme est physique et moral, la société fera donc à Dieu le don de l'homme physique, et le don de l'homme moral.
J'ai dit, dans la première partie de cet ouvrage, qu'il ne pouvait exister que deux religions parmi les hommes, le monothéisme, et le polythéisme; parce que la religion étant le culte de Dieu, il ne peut y avoir que le culte d'un Dieu ou le culte de plusieurs dieux. Or, ie dois retrouver dans les deux religions
le sacrifice, c'est-à-dire, le don de l'homme et l'offrande de la propriété.
Je ne parlerai pas de l'offrande de la propriété, qui dans les deux religions et dans tous les âges, a été l'oblation des fruits de la terre ou l'immolation des animaux, c'est-à-dire le don des propriétés naturelles.
Dans le premier âge du monothéisme, la religion patriarcale ou des premières familles, telle que nous la connaissons par des monuments dont j'aurai bientôt occasion de parler, Dieu exige le don de l'homme physique ou son immolation ; mais content du cœur, il arrête le bras : et dans cette religion d'amour imparfait ou de désir, il n'y a pas de don de l'homme physique, et la propriété seule est immolée.
Dans la religion Judaïque, second âge du monothéisme, religion non plus d'une famille ou de la société naturelle, mais d'un peuple ou d'une société extérieure. Dieu demande le sacrifice de quelques hommes à la place de celui de tous les hommes (le don des premiers nés); mais il veut qu'ils soient rachetés par le sang de l'animal : et dans cette religion d'amour imparfait ou d'attente, il n'y a pas de don de l'homme physique, mais seulement l'immolation de la propriété. C'est-à-dire que, dans la religion patriarcale et la religion Judaïque, Dieu, satisfait du don de l'homme moral, ou de la volonté, remet à la société le don de l'homme physique; mais il ne le remet qu'après l'avoir demandé, parce que le sacrifice de l'homme tout entier est de l'essence de la société religieuse et de la société politique, c'est-à dire, qu'il est un rapport nécessaire, dérivé de la nature des êtres en société, une loi.
Dans la religion chrétienne, dernier âge du monothéisme, religion d'amour parfait ou de jouissance, je vois le sacrifice de l'homme, de l'homme tout entier, de l'homme moral par l'obéissance, de l'homme physique par la destruction... 3Jais n'anticipons pas sur la démonstration de vérités auxquelles je n'ai pu encore préparer mon lecteur.
Dans le polythéisme, c'est-à-dire, chez tous les peuples de
la terre, hors le peuple sectateur de la religion de l'unité de Dieu, je vois le sacritice de l'homme physique, ce sacrifice que Dieu exige de la volonté, et qu'il interdit à la force : et en effet le Père des humains ne peut pas être honoré par le meurtre de l'homme, puisqu'il défend à l'homme d'attenter à la vie de son semblable; l'action de ce sacrifice n'est pas une action libre ou dont le principe soit l'amour, parce que l'amour, pouvoir producteur et conservateur des êtres, ne peut pas être le principe d'une action qui les détruit. C'est là un rapport non nécessaire, ce n'est pas une loi. Il faut expliquer cette horrible inconséquence du cœur humain.
L'homme aimait Dieu, parce que Dieu l'avait créé et le conservait; mais Dieu pouvait cesser de conserver l'homme, donc l'homme le craignait : c'étaient des rapports nécessaires dérivés de la nature des êtres, donc c'étaient des lois.
Ainsi l'amour et la crainte sont les seuls sentiments de l'homme, et toutes les autres affections n'en sont que des modifications.
L'homme avait été créé bon, parce que l'être infiniment bon ne pouvait produire que des êtres bons. Dans l'homme bon, l'amour l'emportait sur la crainte, parce que, si Dieu a créé l'être bon, il l'aime : il l'aime, tant qu'il est bon : il veut le conserver, tant qu'il l'aime. L'amour doit être plus fort que la crainte, parce que l'amour est un sentiment positif, puisqu'il se rapporte à une action positive, celle de produire ; la crainte n'est qu'un sentiment négatif, puisqu'il se rapporte à une action négative, celle de détruire, c'est-à-dire, de ne pas conserver. Mais l'homme est malheureux : donc il est puni; donc il est coupable; donc il n'est plus bon; donc il a commis quelque action déréglée : et comme l'amour réglé est le principe de ses actions libres, ou réglées, son amour s'est déréglé. L'amour réglé est d'aimer Dieu plus que soi-même, et d'aimer ses semblables, autant que soi : l'amour déréglé est donc de s'aimer soi-même ou ses semblables, plus que Dieu, et de s'aimer soimême plus que ses semblables. L'homme a donc perck l'amour I. 35
de Dieu, et il y a substitué l'amour de l'homme, comme il a substitué l'amour de soi à lamour de ses semblables : mais il n'a pu effacer de son esprit l'idée de la Divinité; il en a perdu l'amoMr, mais il en a conservé la crainte. La crainte sans amour est la haine; il a donc la haine de Dieu : la haine de Dieu, la haine de ses semblables se manifestent à la fois, et le gouvernement se déprave comme la religion.
L'homme établit son pouvoir particulier ou l'amour de soi, à la place du pouvoir général de la société ou de l'amour des autres; et il fit servir la force générale ou celle des autres à seconder les fureurs ou les caprices de l'amour de soi. Malheureux par ses propres passions et par les passions d'au- Irui, détruit dans son corps, détruit dans les objets de ses affections, cherchant en vain, dans la société naturelle, un asile contre l'oppression de la société politique, l'homme ne vit plus autour de lui que des êtres malfaisants conjurés pour sa perte : il sentit qu'il était haï, parce qu'il sentait qu'il était haïssable. Cet amour mêlé de crainte, qui présentait à l'homme fmi, dans l'auteur de son être, le pouvoir qui le conservait, devenu, dans l'homme coupable, crainte sans amour, ou haine, ne lui fit voir dans la Divinité qu'une puissance armée pour le détruire : la frayeur multiplia les dieux, comme elle multiplie les objets; l'homme social offrit aux dieux la vie de son semblable pour détourner les maux dont il se croyait menacé, comme il offrit à son semblable sa liberté même pour racheter sa vie. Ainsi l'idolâtrie, le despotisme, l'esclavage, prirent à la fois naissance dans l'univers; comme le christianisme, la monarchie, la liberté ont commencé ensemble.
Ainsi il y a dans toutes les sociétés religieuses, et dans tous les états de ces sociétés, le don de l'homme et le don de la propriété ; don de l'homme, don sans destruction dans la religion d'amour; don de l'homme, don avec destruction dans la religion de haine; parce que la haine fait, comme l'amour, le don de l'homme, et que l'homme se donne lui-même au Dieu qu'il aime pour.obtenir le bien qu'il désire ou pour sa conservation,