LIVRE I
comme il donne son semblable au Dieu qu'il hait pour éviter le mal qu'il craint ou sa destruction.
C'est sur ce fait incontestable que repose toute la théorie de la religion. Je dis incontestable; parce que le don réel ou figuré de l'homme, dans toutes les sociétés, est attesté par les monuments les plus inébranlables.
Il y a donc eu, dans toutes les sociétés politiques de l'univers, le don de l'homme, avec ou sans destruction, offert à la Divinité : donc il y a eu dans toutes les religions l'acte de l'amour ou de la haine, c'est-à-dire, de la crainte sans amour de la Divinité. Mais l'amour et la crainte sont les seuls sentiments de l'homme; donc il y a eu dans toutes les sociétés politiques et religieuses de l'univers le sentiment de la Divinité.
La religion est donc sentiment, et non opinion; principe de la plus haute importance, clef de toutes les vérités religieuses, et même de toutes les vérités politiques ; puisque j'ai prouvé que la constitution monarchique était aussi sentiment, et non opinion. Je vois donc, chez tous les peuples, le sentiment de la Divinité, parce que je vois chez tous les peuples le sacrifice : donc les sociétés religieuses qui n'ont pas de sacrifice, peuvent avoir Vopinion de la Divinité, mais elles n'en ont pas le sentiment; elles en ont la pensée, qui est production, mais elles n'en ont pas le sentiment qui est conservation : c'est-à-dire, qu'elles produisent Dieu dans la pensée, mais elles ne conservent pas, dans le cœur, le sentiment de son existence. Donc il y a des sociétés religieuses athées, ou qui n'ont pas le sentiment de la Divinité.
La vraie religion ou la religion de l'unité de Dieu est amour. La fausse religion ou la religion de plusieurs dieux est haine : donc le monothéisme a précédé le polythéisme, parce que le positif a précédé le négatif, ou l'être a précédé le néant qui n'est que l'absence de l'ôlre. L'homme avait le sentiment ou l'amour d'un être qui avait la volonté et la force de le conserver, avant d'avoir le sentiment contraire ou la haine d'un être qui avait la volonté et la force de le détruire.
La religion en général est sentiment, la religion de l'unité de Dieu est amour : aussi, dans le premier code social, c'est-hdire, religieux et politique, qui ait été donné à l'homme, il est dit : Tu aimeras Dieu de tout ton esprit, de tout ton cœur, de toutes tes forces; d'où il résulte : l'' que comme le cœur est en nous la seule faculté aimante, aimer Dieu par Vesprit et l'aimer par les forces^ ou par le corps, signifie que l'amour qui a sa source dans le cœur doit éclairer Vesprit par la foi, et régler les sens par le culte extérieur : 2^ que ce passage con6rme évidemment que l'homme est, comme je l'ai dit, esprit, cœur et sens ou force.
C'est parce que la religion est amour, que les femmes ont, en général, une religion plus sentie, non parce que leur e^pnV est plus faible, mais parce que leur cœur est plus aimant.
C'est parce que la religion est amour, qu'il est si fréquent de voir des personnes livrées aux faiblesses d'un cœur trop sensible, porter dans la religion toute la vivacité de leurs sentiments; et le fondateur lui-même de la religion chrétienne, ou sociale, pardonne beaucoup de faiblesses, en faveur de beaucoup d'amour : Remittuntur ei peccata multa, quoniam diîexit multum.
C'est parce que la religion est amour, que le malheur dispose ou ramène l'homme à la religion; l'homme accablé par les rigueurs de la nature, ou par l'injustice des hommes, cherche à aimer, pour trouver qui l'aime.
C'est parce que la religion est amour, que l'amour profane a été chez les anciens une religion qui a eu son culte et ses prêtres, ses autels et ses sacrifices, et que, dans le langage (iguré, il en a conservé encore tous les attributs.
Les hommes en société ont eu l'amour do la Divinité, parce (jue la Divinité pouvait les conserver; comme ils ont eu la haine de la Divinité, parce que la Divinité pouvait les détruire : car l'amour dans l'homme n'a rapport qu'à ce qui peut le conserver, comme la haine n'a rapport qu'à ce qui peut le détruire.