LIVRE I
Mais (et j'appelle sur la démonstration suivante l'attention la plus sérieuse) l'homme, être contingent, qui peut exister, ou ne pas exister, peut se méprendre sur l'objet de son amour ou de sa haine, c'est-à-dire, aimer ce qui peut le détruire, ou haïr ce qui peut le conserver : mais la société, être nécessaire, (en supposant l'existence de l'homme) ne peut se tromper sur l'objet de ses sentiments, c'est-à-dire qu'elle ne peut aimer que ce qui peut la conserver, et qu'elle ne peut haïr que ce qui peut la détruire; car si la société humaine pouvait se tromper sur l'objet de ses sentiments, c'est-à-dire, haïr ce qui peut la conserver, ou aimer ce qui peut la détruire, elle pourrait cesser de se conserver : donc elle ne serait pas nécessaire. Or, la société ou les hommes sociaux aiment ou haïssent la Divinité, je l'ai prouvé : donc la Divinité peut les conserver ou les détruire. Mais un être ne peut conserver ou détruire que ce qu'il peut créer : donc Dieu a créé l'homme, donc Dieu existe. J'ai dit que les hommes ne peuvent penser qu'à ce qui peut exister; en cfTet, penser à ce qui ne peut pas exister, est ne pensera rien; penser à rien, est ne pas penser.
J'ai dit que l'homme ne pouvait avoir le sentiment, c'est-àdire, aimer ou craindre que ce qui existe; car, avoir le sentiment de ce qui n'existe pas, c'est avoir le sentiment du néant, c'est n'avoir aucun sentiment, c'est n'aimer ni ne craindre. Or l'homme, esprit et corps, ne peut pas plus exister sans pensée et sans sentiment, c'est-à-dire sans amour ou sans crainte, qu'il ne peut exister sans action ou sans mouvement.
Penser c^i produire: or, penser à ce qui ne peut pas exister,
ce serait produire ce qui ne peut pas être; ce qui est absurde.
Aimer est reproduire ou conserver : or, aimer ce qui n'existe
pas, serait reproduire ou conserver ce qui n'est pas produit; ce
qui est absurde.
Les hommes pensent à Dieu; donc Dieu peut exister. Les hommes ont le sentiment de Dieu; donc Dieu existe.