LIVRE II
comme celle d'Abel, mais elle n'était pas sacrifice comme le sien. C'était un cuUe^ mais ce n'était pas une religion; et l'Etre suprême, amour par essence, veut la religion qui est culte, et rejette le culte qui n'est pas religion.
Dieu distingue la religion avec culte d'Abel, du culte sans religion de Gain. La guerre commence entre le juste et le méchant, et elle durera jusqu'à la fin des sociétés. Les bons voudront conserver la société en défendant son pouvoir général conservateur; les méchants voudront la détruire, ou faire prévaloir leur pouvoir particulier. Mais jamais les haines ne seront plus actives, ni les fureurs plus sanglantes, que lorsqu'à l'ambition d'établir son pouvoir particulier dans la société politique, l'homme joindra l'ambition de faire dominer son pouvoir particulier ou ses opinions dans la société religieuse, lorsque le fanatisme se joindra à la cupidité. Alors on verra les plus grands désordres qui puissent affliger la société, parce qu'il s'agira des plus grands intérêts qui puissent occuper les hommes. Malheur à la société livrée au double fléau de l'ambition et du fanatisme!
Le fanatisme verse le premier sang que la terre ait vu répandre. Caïn, jaloux de la préférence donnée par Dieu même au sacrifice de son frère, l'immole à sa jalousie. Le dernier meurtre qui souillera la terre, comme le premier qui l'ensanglanta, ne peut être qu'un fratricide.
Dieu avait parlé à l'homme, pour consacrer l'union qui forme la société naturelle, pour ordonner le travail qui la perpétue; il lui parle encore pour condamner les crimes qui la détruisent.
Qu as-tu fait? crie au meurtrier celte voix puissante et terrible qui se fait entendre encore au cœur de l'assassin; la voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi : lu seras maudit sur la terre; tu la cultiveras en vain; tu la parcourras, sans y trouver un asile : et dès lors le remords s'attache à ses pas; la frayeur habite avec lui; le sceau de l'homicide s'empreint sur son front; il croit, dans ses terreurs, que tout
homme y lira son crime, et voudra en être le vengeur. Le Créateur le rassure : il n'a pas conféré à la société naturelle le droit de glaive; ce droit n'appartient qu'à la société politique qui n'existe pas encore. Le père ne peut pas répandre le sang de son fils, ni venger un crime par un crime plus grand. Cette loi monstrueuse, qui donne au père le droit d'ôter la vie à son fils, et qui détruit la société naturelle pour conserver la société politique, cette loi est émanée de la volonté particulière de l'homme, et non de la volonté générale de la société. Dieu se réserve à lui-même le châtiment de Caïn, et déclare qu'il punira le meurtrier de Caïn plus que Caïn même.
IVédifice de la société se dessine, et j'en aperçois les fondements. Je reconnais, dans le sacrifice religieux, la loi fondamentale de la religion publique; dans la supériorité de l'homme sur sa famille, la loi fondamentale de l'unité de pouvoir : je vois commencer les lois civiles dans le droit de propriété acquis et consacré par l'obligation du travail imposé à l'homme, et les lois criminelles dans la défense faite à l'homme de la famille ou à l'homme naturel de venger le crime commis sur l'homme. La société naturelle ne peut avoir de distinctions sociales ou de force publique : là où il n'y a qu'un homme, il est le pouvoir, il est la force, il est tout, parce qu'il est seul.
Mais dans la religion naturelle. Dieu est le pouvoir, l'homme est l'agent de ce pouvoir ou la force; il est le ministre du sacrifice, le prêtre de la religion : raison pour laquelle, dans l'enfance des sociétés politiques, le sacerdoce était toujours uni à la royauté.
Dans ce tsfbleau si vrai, si animé, je vois le développement progressif de la société ou de l'homme social, l'accomplissement du précepte donné au premier homme : Croissez. Enos enseigne aux hommes à invoquer le nom du Seigneur par un culte public, et avec de certaines cérémonies; Tubalcaïn enseigne aux hommes à fondre et à travailler les métaux; c'est le premier et le plus nécessaire de tous les arts, puisqu'il fournit les iuslrumenls de tous les autres; Jabel perfectionne l'agricul-