‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 254 sur 300 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

parce qu'il est faible, et que sa passion l'emporte. 11 n'y aurait pas moins d'infractions à la loi, quand l'homme serait sûr de ne pouvoir les expier; mais il y aurait plus de scélérats, qui, n'ayant ni grâce à demander, ni pardon à attendre, s'abandonneraient, avec la rage du désespoir, à la fougue de leurs passions. Des hommes persuadés qu'il n'existe point de Dieu qui punisse les crimes, sont peut-être moins dangereux pour la société que des hommes persuadés qu'il existe un Dieu qui ne les pardonne pas, et qui peuvent dire de ce Dieu impitoyable :

« Méritons son courroux, justiGons sa haine. » Et que le fruit du crime en précède la peine. »

4*" J'ai distingué le droit d'aînesse dans les familles. Les familles, ai-je dit, sont les éléments de la société politique. Cette vérité se retrouve à chaque page de la constitution Judaïque. Moïse ne dénombre que les familles; Dieu même ne parle que des aînés de famille, parce qu'il prend le chef pour la famille même. Il veut qu'on les lui consacre, et ce n'est que les aînés qu'il veut qui soient rachetés. « Tous les aînés de vos » enfants sont à moi ; vous rachèterez tous vos aînés. »

Mais ce n'était pas une loi parfaite que celle des Juifs : c'était une religion d'attente et de crainte, c'est-à dire, de crainte tempérée par un amour qui désire et non par un amour qui jouit. Le Juif était un peuple tout charnel; Moïse n'avait pu le contenir qu'en le chargeant de chaînes : il ne l'avait préservé de l'idolâtrie, qu'en lui interdisant toute représentation extérieure de la Divinité; de l'homicide, que par la loi du talion; de l'adultère, que par la loi du divorce; du vol, que par la tolérance de l'usure envers l'étranger; de la cupidité, qu'en ordonnant, après un certain temps, la restitution des propriétés même légalement aliénées : « Moïse, dit Bossuet, était envoyé » pour réveiller, par des récompenses temporelles, des hommes » sensuels et abrutis. Puisqu'ils étaient devenus tout corps et » tout chair, il fallait d'abord les prendre par les sens, leur » inculquer par ce moyen la connaissance de Dieu, et l'hor-

>j reur de l'idolâtrie à laquelle le genre humain avait une in- » clination si prodigieuse. » Le dogme de la vie future et de l'immortalité de l'âme ne fut pas aussi clairement confié au peuple Juif que celui de l'existence et de l'unité de Dieu. « Durant les temps d'ignorance, continue Bossuet, c'est-à-dire, » durant les temps qui ont précédé Jésus-Christ, ce que l'âme » connaissait de sa dignité et de son immortalité, l'induisait le » plus souvent à erreur. Le culte des hommes morts faisait » presque tout le fond de l'idolâtrie; presque tous les hommes » sacrifiaient aux mânes, c'est-à-dire, aux âmes des morts. » De si anciennes erreurs nous font voir, à la vérité, combien )) était ancienne la croyance de l'immortalité de l'âme, et nous » montrent quelle doit être rangée parmi les premières traditions » du genre humain; mais l'homme qui gâtait tout en avait » étrangement abusé, puisqu'elle le portait à sacrifier aux » morts. »

Après avoir parlé des désordres que la connaissance de ce dogme séparé de la connaissance du vrai Dieu a produit chez certains peuples, cet illustre auteur ajoute : « Tant il est dan- )) gereux d'enseigner aux hommes la vérité dans un autre » ordre que celui que Dieu a suivi, et d'expliquer clairement » à rhomme tout ce qu'il est, avant qu'il ait connu Dieu par- » faitement!... Et qu'il était nécessaire de connaître Dieu, et » les règles de sa sagesse, avant de connaître l'âme et sa nature » immortelle? » « Ce n'est pas assez, dit Montesquieu, pour )) une religion d'établir un dogme, il faut encore qu'elle le » dirige. »

Avec la pente prodigieuse que le peuple Juif avait à l'idolâtrie, c'eût été lui en fournir une nouvelle occasion, que d'insister sur un dogme que les hommes ne se rappelaient que trop. Si quelque chose peut étonner dans le peuple Juif, c'est qu'il n'ait pas rendu les honneurs divins à la mémoire de Moïse et de Josué, lui qui prostituait son encensa des figures d'animaux, et qui, plus d'une fois, adora les dieux infâmes de l'é-

tranger.

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