DE L EDITEUR
Bonald, lui, na jamais professé la maxime, que le siècle a changé et que tout doit changer avec le siècle. Est-ce pour cela que son ouvrage ressemble aux pyramides? Dans ce cas, nous pensons qu'il serait de quelque utilité pour avertir le navigateur de ne point voguer sur une mer inconnue, sans gouvernail, sans boussole, et d'avoir sans cesse les yeux fixés sur le point immobile d'où brille pour lui la lumière du salut.
C'est donc avec confiance que nous offrons au public un livre si fécond en bonnes doctrines, si riche de raisonnements concluants, plein de pensées spirituelles et profondes, exposées souvent avec une verve de jeunesse et un rare bonheur d'expression. Parmi les plus belles pages de M. de Bonald, il faudra toujours compter celles de la Théorie du pouvoir; et entre autres, le chapitre sur Jésus-Christ, cité dans presque tous nos Cours de littérature, est un des plus admirables morceaux de la langue française.
î^Sfc-É
Dans tous les temps, l'homme a voulu s'ériger en législateur de la société religieuse et de la société politique, et donner une constitution à l'une et à l'autre : or, je crois possible de démontrer que l'homme ne peut pas plus donner une constitution à la société religieuse ou politique, qu'il ne peut donner Sa pesanteur aux corps, ou l'étendue à la matière, et que, bien loin de pouvoir constituer la société, l'homme, par son intervention, ne peut qu'empêcher que la société ne se constitue, ou, pour parler plus exactement, ne peut que retarder le succès des efforts qu'elle fait pour parvenir à sa constitution naturelle.
En effet, il existe une et une seule constitution de société politique, une et une seule constitution de société religieuse; la réunion de ces deux constitutions et de ces deux sociétés constituela société civile; l'une et l'autre constitution résulieni de la nature des êtres qui composent chacune de ces deux sociétés, aussi nécessairement que la pesanteur résulte de la nature des corps. Ces deux constitutions sont nécessaires dans l'acception métaphysique de cette expression, c'est-à-dire, qu'elles ne pourraient être autres quelles ne sont, sans choquer la nature des êtres qui composent chaque société : ainsi toute société religieuse ou politique, qui n'est pas encore parvenue à sa constitution naturelle, tend nécessairement à y parvenir; toute société religieuse ou politique, que les passions de l'homme ont écartée de sa constitution naturelle, tend nécessairement à y revenir. Cette tendance contrariée par les pas-
sions de Thomme, ce combat entre l'homme et la nature, pour constituer la société, est la seule cause des troubles qui se manifestent au sein des sociétés religieuses et politiques. La force, l'indépendance, le perfectionnement en tout genre, sont, dans la société religieuse et politique, les fruits nécessaires de la constitution; la faiblesse, la dépendance, la détérioration religieuse et politique sont l'infaillible partage des sociétés non constituées. Une société religieuse non constituée n'est qu'une forme extérieure de religion; une société politique non constituée n'est qu'une forme extérieure du gouvernement ; et, à proprement parler, des sociétés non constituées ne méritent pas plus le nom de société, qu'un corps (jui ne serait pas pesant ne mériterait le nom de corps. Si je n'ai pas démontré ces vérités, d'autres Us démontreront, parce que le temps et les événements ont mûri ces vérités; parce que la conservation de la société civile dépend aujourd'hui de leur manifestation, et que l'agitation intestine, qu'il n'est que trop aisé d'apercevoir dans la société générale, nest autre chose que les efforts qu'elle fait pour enfanter des vérités essentielles à son existence.
Tel est le sujet et presque l'analyse de cet ouvrage. Je cours, en l'annonçant, le risque d'éveiller des préventions défavorables; mais je veux convaincre mon lecteur, et non pas le surprendre.
J'ai donc traité de la constitution de la société politique, et de la constitution de la société religieuse.
J'ai commencé par la constitution politique, parce que la société est nécessairement société politique ou extérieure avant d'être société religieuse.
Non-seulement ce n'est pas à l'homme à constituer la société, mais c'est à la société à constituer l'homme, je veux dire à le former par l'éducation sociale; et j'ai traité de l'édu cation sociale.
L'homme n'existe que pour la société, et la société ne le forme que pour elle : il doit donc emplovor au service de la
société tout ce qu'il a reçu de la nature et tout ce qu'il a reçu de la société, tout ce qu'il est et tout ce qu'il a. Servir la société, c'est r administrer suivant la force de cette expression, ou exercer une fonction dans une partie quelconque de son administration ; et j'ai traité de l'administration sociale ou publique et de ses différentes parties.
J'ai donc traité de la constitution politique, de l'éducation sociale, de l'administration publique; c'est-à-dire, que jai traité le sujet le plus vaste et le plus important de tous ceux que l'homme peut soumettre à ses méditations. Que sont en effet toutes les sciences auprès de la science de la société? et qu'est l'univers lui-même, si on le compare à l'homme?
Après avoir établi les principes de la constitution des sociétés en général, et en avoir fait l'application à la constitution de la société politique, j'ose les appliquer à la constitution de la société religieuse ; en développant ces principes, sous des rapports moraux ou religieux, je suis pas à pas l'ordre et la marche que j'ai suivis en les développant sous les rapports politiques. Je parviens donc à des résultats absolument semblables; et cela doit être : car la société civile, réunion d'êtres à la fois intelligents et physiques, est un tout composé de deux parties absolument semblables, puisqu'elles sont composées des mêmes éléments, et que la seule différence qui existe entre elles consiste dans le rapport différent sous lequel chacune de ces parties considère les éléments ou les êtres dont elle est composée; éléments ou êtres que l'une de ces parties, qui est la société politique, considère comme physiques et inlelligcnts, et que l'autre partie, qui est la société religieuse, considère comme intelligents et physiques.
J'ai donc considéré la société politique sous ses rapports intérieurs ou religieux, et la société religieuse sous ses rapports extérieurs ou politiques.
J'ai dit qu'il existait une et une seule constitution de société politique, une et une seule constitution de société religieuse; j'ai dit que l'existence de la société civile dépendait de la dé-
monstration de cette vérité : je vais plus loin, et j'ose dire que l'instant où cette vérité sera démontrée sera l'époque d'une révolution dans la société civile; car, à commencer par l'Évangile, et à finir par le Contrat social, toutes les révolutions qui ont changé, en bien ou en mal, l'état de la société générale, n'ont eu d'autre cause que la manifestation de grandes vérités, ou la propagation de grandes erreurs.
Mais pourquoi des vérités si importantes au bonheur de la société sont-elles restées jusqu'à présent ensevelies sous un prodigieux amas d'erreurs? Si leur démonstration est nécessaire, pourquoi leur manifestation est-elle si tardive? Dans les sciences qui ont pour objet la quantité, l'étendue, le mouvement, les propriétés enfin de la matière, l'homme a fait des progrès étonnants; et dans sa propre science, et dans la science de la société politique, il en est encore aux éléments et presque à l'ignorance du premier âge î Ne cherchons pas hors de l'homme la cause de cette contradiction.
Dans les découvertes que l'homme a faites dans le monde physique, il n'a eu à combattre ou à persuader que ses sens; et les sens cèdent à la force de l'expérience ou à l'ascendant de la raison.
Mais, dans ses recherches sur le monde intellectuel, sur sa propre nature, et sur la nature des sociétés dont il est membre, l'homme a à combattre ou à convaincre ses passions; et les passions ne cèdent qu'à la force, et elles bravent toute autre autorité et jusqu'à celle de l'évidence.
Aussi dans le monde physique, l'homme a surpris a la nature, des secrets qu'elle semblait vouloir dérober à sa curiosité; et, dans le monde moral, il repousse la nature qui s obstine à lui offrir des connaissances utiles à son bonheur.
S'il a découvert les propriétés de ce fluide dans lequel il est plongé et sans lequel il ne peut vivre, c'est malgré ses sens et sur le témoignage de sa raison, qu'il a attribué un corps à ce qu'il ne pouvait saisir, l'étendue à ce qu'il ne pouvait apercevoir, la figure à ce qu'il ne pouvait borner, toutes les pro-
priétés de la matière à ce qui lui paraît participer des qualités des esprits.
Si, embrassant l'espace dans ses hardies conceptions, il a observé ces corps immenses qui roulent au-dessus de sa tête, s'il a calculé leurs distances, évalué leurs masses, tracé leur orbite, comparé leurs vitesses, prédit leur retour, il a imposé silence à ses sens; et, malgré leur rapport, il a, sur le témoignage de sa raison, distribué entre ces corps le mouvement et le repos, deviné, expliqué les lois de leur action réciproque, distingué, dans ce prodigieux éloignement, la réalité des apparences; et la raison elle-même ébranlée par les sens n'a fléchi qu'en murmurant sous la puissance du génie et l'évidence du calcul.
Mais lorsque, rentrant en soi-même et méditant sur la société politique, source de tous les biens et de tous les maux de l'espèce humaine, l'homme veut en étudier la nature, en déterminer les lois, les passions alarmées sur les conséquences viennent obscurcir les principes, et détournent la raison dans leurs sentiers, de peur qu'elle ne suive la nature dans ses voies.
Si l'homme veut s'élever, à l'aide de la nature, jusqu'à la croyance d'un être suprême, créateur du monde, père du genre humain, législateur de l'univers, l'orgueil n'en révoque en doute l'existence que pour ne pas obéir à ses lois. C'est moins la vérité spéculative, que les conséquences pratiques qui l'effraient; et l'homme égaré par l'orgueil repousse la nature, ferme les yeux à la lumière, et abandonne la pensée consolante et sublime d'un Etre protecteur, pour se livrer à l'idée absurde et désolante d'une inflexible fatalité.
Si, révélant à la pensée le mystère de ce nœud invisible et puissant, qui, dans la société politique, de toutes les volontés ne fait qu'une volonté, de tous les pouvoirs ne fait qu'un pouvoir, de toutes les forces ne fait qu'une force, de tous les hommes ne fait qu'un homme, la nature lui présente cette idée de Vunité, si grande parce qu'elle est si simple; si elle lui montre dans rhomme moral unité de volonté, dans l'homme physique
unité d'action, dans l'univers unité de plan ; si elle lui fait voir dans Vunité le principe de l'ordre, dans Vunité le secret du beau : l'ambition déçue de ses espérances s'indigne contre la barrière que la nature veut opposer à ses desseins, et l'homme, entraîné par l'ambition, rejette les inspirations de la nature; et, s'éloignant de l'idée simple et vraie de Vunité et de Vindivisibilité du pouvoir, se perd dans les combinaisons laborieuses de la division et de l'équilibre des pouvoirs.
C'est donc sur une fatalité aveugle, sur une division sans terme ou un équilibre incertain de pouvoirs, que l'homme élève, malgré la nature, à l'aide de l'orgueil et de l'ambition, l'édifice de la société.
Mais l'ouvrage se ressent du peu de solidité des bases et de la folie des ouvriers. L'architecte lui-même ne peut se reconnaître dans ce désordre; il prend des opinions pour des principes, et des raisonnements pour des conséquences; il a imaginé une société, ih'ma^me l'homme, et ne reconnaît plus ni l'homme, ni la société. Aussi des hommes extraordinaires lui paraissent des hommes vertueux, et des sociétés célèbres lui semblent des sociétés heureuses. Cependant cet ouvrage ruineux croule de toutes parts; les passions l'ont élevé, les passions le détruisent; et l'homme, qui s'obstine en vain à le soutenir, multiplie, pour en retarder la chute, des étais dont la multitude démontre l' inutilité. [Contrat social.) Alors, fatigué de ses efforts impuissants, fatigué de ses propres erreurs, lorsqu'il voit tout dans la nature obéir à des lois constantes, il doute s'il y a, pour les sociétés, d'autres lois que le hasard; il en vient jusqu'à douter que la société soit dans la nature de Thomme.
Mais, si la société n'est pas dans la nature de l'homme, pourquoi y at-il des sociétés? La société existe : elle est donc dans la nature de l'homme; les lois de son existence sont donc nécessaires, comme la nature de l'homme. Constituée comme l'homme, elle a comme lui l'existence pour objet, et elle doit par sa nature tendre à sa conservation, à sa perfection, parce que l'homme par sa nature tend à l'existence et au bonheur.
Telles étaient mes pensées, et j'ai osé chercher les lois fondamentales de l'existence des sociétés, et lorsque j'ai cru les avoir découvertes, j'ai interrogé la nature sur leurs motifs et le temps sur leurs etTets.
Occupé des devoirs sacrés que la nature m'impose, livré à des inquiétudes de plus d'un genre, dénué de livres et de secours, je n'ai pu donner à cet ouvrage la perfection dont il était peut-être susceptible, et je sens combien je suis resté audessous de mon sujet : mais j'ai posé quelques bases, j'ai rassemblé quelques matériaux que des mains plus habiles sauront mettre en œuvre. J'appelle sur ces grands objets l'attention de ces écrivains distingués qui ont fui sur une terre étrangère, autant pour conserver l'indépendance de leurs opinions^ que pour assurer la liberté de leurs personnes, et de ceux qui, restés en France, ont échappé aux dangers de leur célébrité et aux dangers plus grands de leur silence.
C'est à eux de réparer les torts des lettres envers l'humanité, et de rappeler à sa destination primitive cet art sublime d'embellir la vertu, de flétrir le vice, d'épurer les mœurs, de faire aimer les lois.
Je n'ai pu établir des principes sans renverser des opinions, mais j'ai discuté les opinions sans attaquer les personnes; et l'on remarquera peut-être que je ne me suis pas permis de nommer un seul homme vivant, lorsque je n'ai pu en parler avantageusement. Il n'y a que trop de sujets de haine; et c'est bien assez, c'est trop, peut-être, pour son repos d'avoir raison contre les opinions, sans y joindre gratuitement des torts envers les personnes.
Je n'ai pu non plus faire l'éloge de certaines formes de gouvernement, sans faire la censure de quelques autres; c'est la faute des principes, et non la mienne : car je fais profession de respecter tous les gouvernements établis, hors le gouvernement révolutionnaire.
Toutes les vérités sont utiles aux hommes, nous criaient des charlatans en nous débitant des erreurs, et ils avaient raison :
c'est une preuve que ce quils vous disent nest pas la vérité^ nous criait un fou en débitant des erreurs encore plus dangereuses, et il avait raison aussi. Je dis donc des vérités, car ce que je dis est utile à l'homme et à la société. Toutes les vérités sont utiles aux hommes : la maxime est essentiellement vraie, et la raison en est évidente, c'est que tout ce qui est utile aux hommes est une vérité.
J'ai dit des vérités sévères; mais je n'ai pas dit des vérités hardies, parce que je n'ai pas eu besoin d'effort sur moi-même pour dire la vérité. Il est dans la nature des choses, que l'erreur soit honteuse et timide, et que la vérité soit haute et fière; et trop longtemps, en Europe, on a vu le contraire. Un avantage qui résultera de la révolution française sera de remettre l'erreur à sa place, et de rétablir la vérité dans ses droits.
Ces vérités, je les publie donc hautement, et je porte à tous les politiques, même à tous les législateurs, le défi de les combattre, sans nier Dieu, sans nier l'homme.
Je dois prévenir quelques observations ou quelques reproches.
On trouvera peut-être que j'aurais dû placer la Théorie du pouvoir religieux dans la seconde partie de l'ouvrage, et immédiatement après la Théorie du pouvoir politique; mais, 1° il était naturel que le traité de l'éducation et celui de l'administration suivissent immédiatement la Théorie du pouvoir politique, puisque je ne considérais l'éducation et l'administration que relativement à la société politique. 2° Il m'a paru qu'en traitant de l'éducation de l'homme et de l'administration des Etats, j'avais occasion de ramener mon lecteur sur les principes des sociétés en général, principes déjà posés dans la Théorie de la société politique, mais qui ne pouvaient être assez développés pour en rendre plus sensible Tapplication que j'en voulais faire à la société religieuse '.
•L'Auteur avait d'abord résolu de faire de la Théorie de l'Éducation sociale, et de celle de l'Administration publique, la seconde partie de l'Ouvrage, et de les placer avant la Théorie du pouvoir religieux ; mais &çrès de nouvelles ré-
Quoique l'éducation sociale et l'administration publique, telles que je les considère, paraissent ne convenir qu'à Ict France; avec un peu d'attention, il est aisé de voir quelles peuvent convenir à toutes les sociétés constituées : car, si l'homme naît partout le même, la même constitution politique et religieuse doit convenir à toutes les sociétés, la même éducation à tous les hommes, la même administration à tous les États.
J'ai beaucoup cité Montesquieu et J.-J. Rousseau. Comment, en effet, écrire sur la politique sans citer YEsprit des lois el le Contrat social ^ qu'on peut regarder comme l'extrait de toute la politique ancienne et moderne? Mais je combats VEsprit des lois, 1« parce que son auteur ne cherche que le motif ou Vesprit de ce qui est, et non les principes de ce qui doit être; 2'' parce qu'au lieu d'attribuer aux passions de l'homme la cause des différences qu'il aperçoit dans la législation religieuse et politique des sociétés, il la rejette sur l'influence des divers climats; et qu'un ouvrage duquel il résulte, malgré quelques précautions oratoires et quelques phrases équivoques, que la latitude décide de la religion et du gouvernement, est un ouvrage anti-religieux et anti-politique, un ouvrage anti-social. Aussi, loin de pouvoir fonder ce système de l'influence des climats, décrié aujourd'hui même chez les philosophes, sur l'histoire approfondie et développée des sociétés, cet auteur est réduit trop souvent à l'étayer par des épigrammes et des anecdotes. Tous ces reproches lui ont été faits depuis longtemps, mais l'esprit de parti étouffait la voix de la raison ; aussi, malgré les éloges que la philosophie lui a prodigués, des écrivains distingués, et M. Delolme entre autres, dans un ouvrage estimé sur la constitution d'Angleterre, avouent qu'il nous manque encore un ouvrage
flexions, il a préféré suivre l'ordre naturel des matières, et il a placé la Théorie du pouvoir religieux ou de la Religion, immédiatement après la Théorie du pouvoir politique, ou du Gouvernement.
qui reraonle aux premiers principes des sociétés, et qui en lie le développement à leur histoire et à la connaissance de l'homme.
Je combats le Contrat social, parce que son auteur ne rencontre quelques principes que pour les abandonner aussitôt, ne raisonne que pour s'en écarter davantage, ne conclut que pour les contredire formellement; parce qu'il sacrifle sans cesse la société à l'homme, l'histoire à ses opinions, et l'univers entier à Genève; parce que, après avoir édifié avec effort un système de gouvernement pour un État d'une lieue d'étendue, désolant politique, il le termine par témoigner ses craintes que sa théorie ne soit impraticable, et qu'il ne traîne son lecteur sur les combinaisons laborieuses du gouvernement populaire, que pour le laisser sans guide, dans l'obscurité, entre la haine des hommes et le mépris des gouvernements '. On remarquera que ces deux écrivains sont opposés l'un à l'autre aussi souvent que je le suis moi-même à chacun d'eux, et qu'ils se réunissent presque toujours pour appuyer mes principes et presque jamais pour les combattre.
On remarquera aussi que je les mets volontiers l'un et l'autre à ma place lorsqu'ils s'accordent avec mes principes, parce que, si ces écrivains célèbres n'ont pas su se préserver de l'erreur, ils ont aperçu de grandes vérités et les ont exprimées avec énergie.
On me reprochera des longueurs, des redites..., une méthode sèche et didactique... : il m'eût été peut-être aisé de resserrer mon sujet, et possible de l'orner; mais je n'ai eu qu'un objet devant les yeux; la crainte d'échapper à l'attention du lecteur par une brièveté déplacée, ou la crainte de la distraire par des ornements superflus.
' Uu des animaux féroces de la ménagerie du tyran de la France, le dévastateur d'Arras, de Cambrai, le trop fameux Lebon cx-professeur, supplicié à Amiens en décembre 1793, laissa échapper dans son inlcrrogaloirc, devant la Convention, ces paroles remarquables: Ce terrible J. J. m'a perdu avec ses principes.
Le lecteur trouvera dans quelques endroits de cet ouvrage une multiplicité, fatigante peut-être, d'oppositions et d'antithèses : c'est un inconvénient particulier au sujet que je traite. L'antithèse n'est dans les mots que parce que l'opposition est dans les choses. Placé entre la volonté générale de la société,^et la vo?ow^e particulière de l'homme; c'est-à-dire, entre la constitution de l'homme social ou perfectionné, et les institutions de l'homme dépravé ou de ses passions, je me trouve constamment entre deux extrêmes, je marche toujours entre l'être et le néant.
Je dois repousser un reproche plus sérieux. Des personnes de beaucoup d'esprit et de mérite, effrayées de l'abus qu'on a fait de nos jours, dans les matières politiques, de quelques propositions générales, sont disposées à improuver toute exposition théorique des principes fondamentaux des sociétés; elles réduisent toute la science du gouvernement à une administration vigilante et ferme, et semblent craindre que les vérités politiques et peut-être religieuses, les plus utiles à l'ordre social, s'évanouissent dans une discussion approfondie. Elles qualifient d'abstraction tout ce qui n'est pas de pratique, parce que, disent-elles, un système politique fondé sur des raisonnements peut être détruit par d'autres raisonnements.
C'est le piège le plus adroit et le plus dangereux que la philosophie ait pu tendre à la société.
C'est cette erreur qui a perdu la France, et qui perdrait toutes les sociétés, parce que le gouvernement qui se croit un abus, et qui craint de voir s'écrouler dans un examen approfondi les bases sur lesquelles il repose, sera, par timidité, faible ou oppresseur; et le sujet persuadé que l'autorité à laquelle il est soumis, ne peut être justifiée par aucune raison solide, ni les principes sur lesquels elle se fonde, résister à une discussion sérieuse, obéira sans affection, en attendant qu'il puisse secouer le joug. Lignorance n'est bonne à rien, dit l'abbé Fleury, et je ne sais où se trouve cette prétendue simplicité qui conserve la vertu. Ce que je sais, c'est que dans les siècles les plus téné^
hreux, et chez les nations les plus ignorantes, on voyait régner les vices les plus abominables. Ce que ce judicieux auteur disait de la religion convient parfaitement à la politique; et il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Europe, pour se convaincre qu'elle est aujourd'hui aussi peu avancée dans les connaissances des vrais principes de la société politique, que les Barbares l'étaient peu au troisième siècle dans la connaissance des vrais principes de la religion. Il faut se faire des idées justes des choses, et de ce qu'on doit entendre par des abstractions.
Une abstraction est une opération par laquelle l'esprit sépare les qualités ou accidents, des sujets, pour en former un être idéal qu'il soumet à ses méditations; ainsi la blancheur, l'étendue, l'acidité sont des abstractions. Mais il faut observer que l'esprit ne peut s'arrêter sur ces abstractions, sans que l'imagination ne replace pour ainsi dire les accidents dans les sujets, et qu'elle ne fasse l'application de la blancheur, de l'acidité, ou de l'étendue, à quelque chose de blanc, d'acide ou d'étendu; car, si elle ne pouvait faire cette application, l'abstraction supposée ne serait rien.
Ainsi une proposition abstraite est une proposition générale dont la vérité doit être démontrée par une application particulière. Lorsque je dis : Si à un nombre pair, j'ajoute un nombre pair, la somme totale sera un nombre pair, j'énonce une proposition générale ou abstraite; mais, si je veux en prouver la vérité à mon élève, j'en fais une application particulière, en lui faisant observer que quatre et quatre font huit, que six et six font douze. Les positions algébriques sont des vérités abstraites, qui deviennent évidentes par leur application à des problèmes d'arithmétique, de géométrie ou de mécanique. On peut dire que l'existence de Dieu est une vérité abstraite, dont la création des êtres extérieurs est, à l'égard de l'homme, l'application et la preuve.
Les propositions générales ou abstraites qui ont rapport à la société, c'est-à-dire à Thomme, ne peuvent rerevoir dapplicalion que de l'histoire, ou des actions de Thonnue en société.
Ainsi, lorsque je fonde un système de politique sur des propositions générales ou abstraites, et que j'en fais l'application par l'histoire, il ne suffit pas, pour le combattre, d'opposer des propositions à des propositions, ni des raisonnements à des raisonnements, mais il faut encore opposer les faits aux faits, l'histoire à l'histoire. Donnons-en un exemple. Des hommes qu'on a honorés du titre de métaphysiciens politiques, et dont toute la métaphysique est l'obscurité d'un esprit faux, et toute la politique, les désirs effrénés d'un cœur corrompu, ont avancé que la souveraineté résidait dans le peuple. C'est là une proposition générale ou abstraite; mais lorsqu'on veut en faire l'application à l'histoire, ou par l'histoire, il se trouve que le peuple n'a jamais été et qu'il ne peut jamais être souverain : car où seraient les sujets quand le peuple est souverain? Si l'on veut que la souveraineté réside dans le peuple, dans ce sens qu'il ait le droit de faire des lois, il se trouve que nulle part le peuple n'a fait de lois, qu'il est même impossible qu'un peuple fasse des lois, et qu'il n a jamais fait, et qu'il ne peut jamais faire autre chose qu'adopter des lois faites par un homme appelé par celte raison, législateur : or, adopter des lois faites par un homme, c est lui obéir; et obéir n'est pas être souverain, mais sujet, et peut-être esclave. Enfin si l'on prétend que la souveraineté réside dans le peuple, dans ce sens que le peuple en délègue l'exercice en nommant ceux qui en remplissent les diverses fonctions, il se trouve que le peuple ne nomme personne, et ne peut môme nommer qui que ce soit; mais qu'un nombre convenu d'individus, qu'on est convenu d'appeler peuple, nomment individuellement qui bon ieur semble, en observant certaines formes publiques ou secrètes dont on est également convenu. Or des conventions ne sont pas des vérités; car les conventions humaines sont contingentes, c'est-à-dire, qu'elles peuvent être ou n'être pas, ou être autres qu'elles ne sont; au lieu que les vérités sont nécessaires, c'est-à-dire qu'elles doivent être et qu'elles ne peuvent être autres qu'elles ne sont sans cesser d'être des vérités.
Donc cette proposition générale ou abstraite : La sauverai-
neté réside dans le peuple, n'a jamais reçu et ne peut recevoir aucune application; donc c'est une erreur.
J'ai énoncé dans les premiers chapitres de mon ouvrage des propositions générales, et abstraites; mais j'en ai fait une application continuelle et suivie à l'histoire ancienne et moderne, et ces propositions abstraites sont devenues des vérités évidentes, des principes.
Je n'ignore pas qu'il n'est pas toujours facile de saisir ces propositions générales; mais j'ose assurer que le lecteur se donnera, pour m'entendre, bien moins de peine que je ne m'en suis donné pour être entendu : et celui qui pourrait ne pas me comprendre, je le renverrais aux ouvrages des publicistes les plus célèbres, au Contrat social lui-môme.
La partie historique et pratique prouvera la partie théorique; la théorie du pouvoir politique et celle du pouvoir religieux s'expliqueront mutuellement. Il résultera, je crois, de la lecture attentive de l'ouvrage, une intelligence générale des principes qui y sont développés, lors même que quelques détails en paraîtraient obscurs, par la faute de l'ouvrage ou par celle du lecteur; car je ne sais pas, plus que J.-J. Rousseau, Vart d'être clair pour qui ne veut pas être attentif.