‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 30 sur 300 · LIVRE I. lô · texte numérisé non relu

LIVRE I. lô

dant le temps presse; il faut, par une éducation sociale, former les hommes pour la société, ou bientôt il n'existera plus de société parmi les hommes.

Les passions de Vhomme-pouvoir sont bien plus dangereuses pour la société que celles de l'homme membre de la société. Celui-ci pour les satisfaire n'a que sa force, celui-là peut se servir de la force de tous.

C'est donc principalement sur le monarque que la religion, en Egypte, exerce son empire. Enfant, elle le forme; homme, elle le conseille; vivant, elle le défend et le respecte; mort, elle le juge'.

Consécration religieuse du monarque, respect du monarque pour la religion : lois religieuses et politiques, conséquences nécessaires des lois fondamentales, et fondamentales ellesmêmes.

Toute société, ai-je dit, existe par une volonté générale, un pouvoir général, une force générale; car une société qui n'aurait pas la volonté, qui n'aurait pas \e pouvoir, qui n'aurait pas la force d'exister, n'existerait pas.

La société religieuse a donc comme société, la volonté, le pouvoir, la force d'exister ou de se conserver.

La force est l'action du pouvoir : action suppose des agents ou des ministres.

Ainsi les ministres du culte public ou les prêtres sont la force générale ou sociale de la société religieuse extérieure ou du culte public.

Mais la force doit agir aussi longtemps que le pouvoir, puisqu elle est l'action du pouvoir, et qu'un pouvoir sans force n'est pas un pouvoir.

Or, dans la société religieuse, le pouvoir général ou social conservateur de la société est immortel, puisqu'il est la divinité même : donc la force générale ou sociale conservatrice de

' Je suppose le lecteur instruit de la coutume de juger les rois après kur mort, qui se pratiquait en Egypte.

la société, action de son pouvoir conservateur, doit être immortelle; donc le ministère du culte public ou le sacerdoce doit cire immortel ou perpétuel.

Mais l'homme physique ne peut être immortel que par l'hérédité, c'est-à-dire que la perpétuité est dans la famille, et non dans l'individu.

Perpétuité du sacerdoce, loi religieuse, conséquence nécessaire de la loi fondamentale de la religion publique, et fondamentale elle-même.

Cette perpétuité était physique dans la religion des sens ; elle est devenue spirituelle dans la religion où l'homme adore l'Être suprême en esprit et en vérité.

Il y eut donc en Egypte des familles sacerdotales : et remarquez que cette loi était conforme au principe élémentaire de la société politique, qui ne considère pas l'homme, mais la famille.

La nécessité de la transmission perpétuelle du sacerdoce peut être portée au dernier degré d'évidence.

Un pouvoir nécessairement conservateur ne peut agir que par une /brcc nécessairement conservatrice. Or, une force nécessairement conservatrice de la société doit être une force nécessairement indépendante des membres de la société; car une force qui doit nécessairement réprimer la volonté de l'homme, doit être nécessairement indépendante de cette même volonté.

Le sacerdoce, force publique conservatrice de la société religieuse, rendu perpétuel par la transmission héréditaire, était indépendant de la volonté de l'homme, puisqu'il était un caractère qu'aucune volonté humaine ne pouvait effacer, et qui même se communiquait indépendamment de toute volonté humaine, puisqu'il se communiquait en même temps et par les mêmes voies par lesquelles se communiquait l'existence : en sorte que l'homme communiquait le droit ou le devoir d'être ministre de la société, ou l'existence sociale, en même temps que l'existence naturelle, et qu'il donnait ainsi naissance à

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une famille sociale et à une famille naturelle à la fois. Je dis plus : Dieu même ne pourrait effacer dans l'individu ce caractère qu'il tient de sa famille, et il ne peut pas faire que l'homme ne naisse avec l'obligation de remplir les fonctions sociales héréditaires dans sa famille, parce qu'il ne peut pas faire que le fils ne naisse pas de son père.

Les ministres du culte public furent donc, dans leurs fonctions, indépendants de la volonté de tout homme, pouvoir ou sujet de la société; car s'ils eussent, comme ministres du culte, été dépendants de la volonté particulière de quelque homme, le culte lui-même eût été dépendant de quelque volonté particulière; il eût pu cesser d'être public; la loi fondamentale eût été violée, et la société religieuse extérieure eût été détruite.

Je ne m'étendrai pas davantage sur la société religieuse, que je me propose de traiter séparément : j'en ai dit assez pour faire voir l'identité des principes constitutifs des deux sociétés politique et religieuse; je reviens à la société politique, qui va faire exclusivement le sujet de la première partie de cet ou-

vrage.

La première loi fondamentale de la société politique était l'unité de pouvoir social, ou le pouvoir général de la jsociété dont un homme appelé monarque était revêtu.

Cet homme-pouvoir ou ce monarque devait être immortel ou perpétuel, car s'il cessait d'être, l'exercice du pouvoir général de la société cessait : je veux dire que la volonté généraile conservatrice de la société se trouvait sans pouvoir général qui pût l'accomplir, et la force générale sans pouvoir qui pût la diriger. Or, l'on a vu qu'une volonté sans pouvoir n'est pas une volonté libre et éclairée; qu'une force sans pouvoir n'est pas une force dirigée. La société sans volonté et sans pouvoir se trouvait livrée à une force aveugle et sans frein. L'état actuel de la France est une application frappante de cette vérité.

La volonté générale conservatrice de la société exigeait donc

que la succession du pouvoir ne fut pas interrompue, même un seul instant, ou que le monarque fût perpétuel. Or le monarque ne pouvait être rendu perpétuel, que par la transmission héréditaire du pouvoir dans une famille.

Nécessité de la succession héréditaire du pouvoir, première loi politique conséqence nécessaire de la loi fondamentale du pouvoir social, et fondamentale elle-même; loi sacrée qu'aucune nation n'a impunément méconnue, et la Pologne en est depuis longtemps un triste exemple.

Remarquez encore la concordance de cette loi avec le principe élémentaire de la société politique. Dans une société qui ne considère que les familles et jamais les individus, la volonté générale a dû confier le pouvoir général à une famille et non à un individu.

Les petites craintes, les petites prévoyances de l'homme disparurent devant les sublimes conceptions de la nature. Elle se réserva le soin de produire des grands hommes lorsqu'ils seraiicni nécessaires à la conservation de la société; et elle lui laissa le soin de former de bons rois, parce qu'une société constituée n'a que rarement besoin de grands hommes ',

' Une société constituée n'a besoin que de bons rois, parce que là où la nature fait les lois, rhomme n'a autre chose à faire qu'à en maintenir l'exécution. Or, l'éducation peut former l'homme pour la profession royale comme pour toutes les autres professions sociales; mais il faut éloigner de la jeunesse des princes la philosophie de l'esprit et celle du plaisir. Ce n'est pas seulement en égarant les peuples, que la philosophie ébranle les trônes, c'est aussi en corrompant les rois. .

On appelle sans cesse de grands hommes : ils paraissent, où et quand ils sont nécessaires. Quand la nature des sociétés amène de grandes circonstances, la nature des choses produit des grands hommes. Un grand homme hors de sa place (comme ils le sont presque toujours dans les républiques), n'est qu'un grand fléau, parce qu'un grand homme veut créer des grands événements et qu'il ne produit que de grands malheurs. Marins, Sylla, César, parurent trop tôt; Auguste vint à propos. On verra, dnns le cours de cet ouvrage, queClovis, Charlemagne, saint Louis, Henri IV, parurent chacun dans le moment qu'il fallait, et avec les circonstances de caractère et de position qu'exigeaient le temps où ils vivaient et les grandes choses qu'ils avaient à faire : « On se » plaint quelquefois, dit Hénault, de la disette des grands hommes... Il n'y a

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