‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 36 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Comme les professions étaient distinguées entre elles par leur utilité respective, les hommes se distinguèrent entre eux par leur supériorité personnelle dans l'exercice de leurs professions, et cette disposition fit servir à l'avantage de la société, et la passion naturelle de s'élever au-dessus des autres, qu'aucune force ne pouvait étouffer, et les inégalités naturelles de corps et d'esprit que la société ne pouvait détruire.

Ainsi, la loi fixa toutes les familles dans une certaine profession, comme la nature fixait tous les hommes dans une certaine famille.

La permanence héréditaire des professions établie en Egypte, révolte peut-être ceux qui ne sont pas accoutumés à réfléchir, même à ce qu'ils ont sous les yeux; il est cependant aisé d'en apercevoir les effets. Revenons à la nature, et toujours à la nature.

La nature est avare d'hommes supérieurs, et elle sème avec profusion les hommes médiocres. L'homme vraiment supérieur aux autres hommes, celui que la nature fait naître pour remplir ses vues sur la société, s'élève toujours de lui-môme, et malgré tous les obstacles, à la place que la nature lui assigne; car, s'il avait le même besoin que les autres hommes de la faveur des circonstances ou du secours de l'éducation, il ne leur serait pas supérieur.

Mais il n'y a que l'éducation qui puisse former le grand nombre des hommes ordinaires, et les disposer à remplir des fonctions utiles à la société.

Or, l'éducation la plus efficace commence dès l'âge le plus tendre, comme l'instruction la plus puissante est celle de l'exemple. Ainsi le fils suivait, en Egypte, la profession de son père; « parce que, dit Bossuet, on faisait mieux ce qu'on » avait toujours vu faire, et ce à quoi on s'était uniquement » exercé dès son enfance. »

Ce ne fut pas là le motif de la- loi, mais cela en fut le résultat : et sans cette disposition naturelle qu'on a à faire ce qu'on a vu faire à ses parents, et à quoi l'on s'est uniquement

exercé dès son enfance, se trouverait-il des hommes qui se dévouassent par choix à ces professions viles, malsaines ou périlleuses, qu'exigent les besoins de la société?

En fixant ainsi les membres de la société dans des professions déterminées, la nature contrariait peut-être ces esprits inquiets, parce qu'ils sont faibles, qu'on prend trop souvent pour des génies supérieurs; mais la société avait un plus grand nombre d'hommes habiles dans les professions utiles, et elle avait surtout un plus grand nombre d'hommes heureux : car le plus grand bonheur que la société puisse procurer à l'homme, est de le défendre contre les illusions de sa cupidité, les écarts de son imagination et l'inconstance de ses goûts.

La société était donc défendue contre l'oppression ou le déplacement excessif ou insuffisant d'hommes et de propriétés, puisque le roi ne pouvait employer les hommes ou les propriétés que dans la proportion fixée pour les besoins de la société, c'est-à-dire pour sa défense ou sa conservation.

Loi politique, conséquence nécessaire de la loi fondamentale des distinctions sociales, et fondamentale elle-même: Fixité et perpétuité de la force publique par l'hérédité de la profession mWïidiire-défensive.

De cette loi suivait l'indépendance de la profession de la volonté particulière du monarque, et l'inamovibilité de la personne; car, si la volonté particulière et dépravée de Thommeroi eût pu anéantir la force publique ou en déplacer le ministre, elle aurait pu substituer une autre force et d'autres ministres, et opprimer la société avec une force particulière et des agents de son choix.

Dans les états monarchiques, la noblesse, véritable force publique défensive et permanente de la société, est inamovible, indépendante du monarque, dans sa distinction ou profession; et par une suite de l'esprit de la constitution, les mœurs ont étendu h tout le reste du militaire qu'on peut appeler force publique offensive et accidentelle, l'inamovibilité que la loi assure à la noblesse comme force publique défen-

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