‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 43 sur 300 · RÉPUBLIQUES · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUES

Les Grecs, Egyptiens dégénérés, dénaturèrent la constitution par leurs institutions, défigurèrent la religion par leurs fables, corrompirent la morale par leur culte, et les mœurs elles-mêmes par leurs exercices et leurs spectacles.

Dans l'origine, ils avaient élevé leurs bienfaiteurs au rang de rois; mais ce peuple toujours extrême, toujours au-delà de la sagesse et de la raison, avait, dans son indiscrète reconnaissance, confondu et confié toutes les fonctions. Ces rois étaient rois, prêtres et juges. (Esprit des lois.) Dans cette confusion monstrueuse de fonctions, les Grecs perdirent de vue la nature et la constitution; des ambitieux leur persuadèrent, pour les gouverner, qu'ils pouvaient se gouverner eux-mêmes; et ils anéantirent la ro^^auté, au lieu de la ramener à sa destination naturelle.

Dès que le pouvoir général ou social fut anéanti, la force générale ou sociale n'eut plus de directeur, ni la volonté générale ou sociale de ministre. La force ne fut donc plus générale ou sociale, c'est-à-dire que la société ou sa volonté généra le n'eût plus de force : une volonté sans force n'est pas une volonté, mais un désir; la société n'eut donc plus la volonté générale d'exister ou d être constituée, mais un désir général, une tendance à se constituer, qui fut le principe caché, la cause secrète de ses agitations éternelles.

Mais une association ne peut exister, si elle n'a la volonté, le pouvoir, la force d'exister. Dès quil n'y eut plus de volonté générale, de pouvoir général, de force générale dans les associations grecques, il y eut nécessairement une volonté particulière, un pouvoir particulier, une force particulière. Commençons par la volonté. Cette volonté particulière fut celle du législateur.

Le législateur fut donc un homme, qui osa mettre sa volonté particulière à la place de la volonté générale de la nature; et remarquez qu'il n'a paru de législateurs que dans les sociétés non constituées : d'oii les gens profonds n'ont pas manqué de conclure qu'il n'y a de lois que dans les sociétés où il a paru des législateurs.

La loi, expression de la volonté générale, ne fut donc que l'expression d'une volonté particulière.

La nature parlait d'un principe simple et évident : Là oii

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tous les hommes veulent nécessairement dominer avec des volontés égales et des forces inégales, il est nécessaire quun seul homme domine ou que tous se détruisent. Cet homme, exerçant le pouvoir général, manifestait à l'instant la volonté générale et dirigeait la force publique. Toutes les lois fondamentales naissaient à la fois. De la nécessité de réprimer les volontés dépravées de rhomme et leurs actes extérieurs, émanaient ensemble la religion publique et le pouvoir unique; de l'un et de l'autre émanaient nécessairement les distinctions sociales ou les fonctions nécessaires de la religion et du pouvoir.

Si la constitution n'était que la nature, la forme de gouvernement n'était que la constitution, et les lois politiques, qui déterminaient la forme de gouvernement, étaient des conséquences nécessaires des lois fondamentales qui formaient la constitution, et étaient fondamentales elles-mêmes : ainsi, de la loi fondamentale du pouvoir unique découlait nécessairement la loi politique de la succession héréditaire, celle de l'indépendance personnelle du monarque, de la nomination de ses ministres, de leur responsabilité, etc., etc.

Mais, lorsqu'un législateur voulait mettre sa volonté particulière à la place de la volonté générale de la nature, il n'avait pas de principe à substituer à celui de la nature, parce que, sur le môme objet, il ne peut y avoir qu'un rapport nécessaire, et à tout il n'y a qu'i^/i principe. Dès lors ces lois ne pouvaient plus avoir rien de fondamental, rien de nécessaire en soi, c'està-dire, qui ne pût être autrement; ou, s'il y avait quelque chose de nécessaire, c'était qu'émanées de l'homme les lois devaient nécessairement être imparfaites, et qu'émanées de plusieurs hommes, elles devaient nécessairement porter l'empreinte du caractère personnel de leurs auteurs.

Le farouche Dracon donna des lois atroces, l'indulgent Solon des lois plus douces, l'austère Lycurgue des lois bizarres et même cruelles ; l'Athénien fut aimable, le Spartiate dur et féroce. La raison concluait de ces diversités, que les institutions forment les peuples, et que des lois semblables au-

raient formé des peuples semblables; la philosophie en lira une conséquence tout opposée. Elle supposa que les peuples naissaient avec un génie naturellement différent; pour expliquer cette diversité que la nature de l'homme repoussait, elle chercha une cause, et n'en trouvant pas de plus générale que le climat, elle fit de l'homme une plante soumise aux influences de l'air et aux propriétés du terroir; elle s'extasia sur la profonde sagesse de ces législateurs qui avaient approprié leurs lois politiques, ou leur forme de gouvernement, à la température du climat, à la nature des productions, à la situation des lieux, au génie des peuples. Dès lors tout l'art et le mérite de la législation se réduisait presque à un problème de météorologie ou de topographie; et l'on pouvait, par de prétendues convenances, justifier les dispositions les plus absurdes et les plus immorales. « Une des principales peines fut, à Sparte, de » ne pouvoir prêter sa femme à un autre, ni recevoir la » sienne. » [Esprit des lois, 9.) Montesquieu, qu'en cet endroit je ne cite pas en entier, ajoute : « Dans les gouvernements mo- » dérés, tout pour un bon législateur peut servir à former des » peines. » Réflexion incroyable, et plus immorale que la loi même! Revenons à nos législateurs.

Dès qu'ils eurent fait des lois, l'un eut la bonne foi de convenir qu'elles n'étaient pas bonnes; l'autre, plus adroit, fit jurer l'observation des siennes jusqu'à son retour, et se dérobant au joug de fer sous lequel il avait mis ses concitoyens, partit et ne revint plus '. La sincérité de l'un, la petite ruse de l'autre ne pouvaient donner à leur ouvrage le caractère de nécessité, que la nature donne aux siens. Ces lois, bonnes ou mauvaises, n'étaient que les volontés ou les opinions d'un homme; un autre homme pouvait avoir des opinions plus sages, des pensées plus profondes : et l'on ne pouvait conlcs-

' Les legislaleitrs qui ne veulcnl pas imiter la sincérité de Solon, devraient au moins imiter l'humeur voyageuse de Lycurgne, et partir pour ne plus revenir.

ter au peuple le droit, je dis plus, le devoir de les adopter, car la société doit toujours tendre à sa perfection. Rousseau adopte ce principe, lorsqu'il avance : « qu'un peuple, dans la » république, a toujours le droit de changer ses lois, même » les meilleures; car, s'il veut se faire mal à lui-même, qui » est-ce qui a le droit de l'en empêcher? »

Il était même contre la nature du gouvernement républicain, qu'un peuple s'assujétît sans réserve aux volontés d'un homme; c'eût été rétablir, en quelque sorte, le pouvoir d'un seul.

Dès qu'un homme s'arrogeait le droit de mettre sa volonté particulière à la place de la volonté de la nature, chaque membre de l'association avait le droit de mettre sa volonté particulière à la place de la volonté du législateur. Ce droit, ou pour mieux dire, l'exercice de ce droit fut appelé la volonté générale : et comme la loi doit être l'expression de la volonté générale, on convint d'appeler loi une volonté particulière du législateur conforme à toutes ces volontés particulières ou au plus grand nombre.

Ce système incohérent portait sur une base évidemment défectueuse. On supposait que la volonté de tous était ou représentait la volonté générale, et l'on ne voyait pas que la volonté de tous, même en la supposant unanime, n'était que la somme des volontés particulières de l'homme naturel, volontés essentiellement dépravées et destructives, au lieu que la volonté générale ou la volonté du corps social est essentiellement droite, puisqu'elle n'est autre chose que la nature ou la tendance naturelle d'un être à remplir sa fin. Rousseau a aperçu cette vérité; il la développe, et par une inconséquence inexcusable, il l'abandonne un instant après. « Il y a souvent, » dit cet auteur, bien de la différence entre la volonté de tous » et la volonté générale : celle-ci ne regarde que l'intérêt )) commun, l'autre- regarde à l'intérêt privé et n'est qu'une » somme de volontés particulières. Quand le peuple d'Athènes » nommait ou cassait ses chefs, décernait des honneurs à l'un,

» imposait des peines à l'autre, il n avait pas de volonté géiié- » raie proprement dite. »

Dès que la volonlé de tous n'est pas toujours la volonté générale, elle ne l'est jamais ; et ce passage de Rousseau est la réfutation la plus complète de son ouvrage.

Le corps social comprend les hommes et les propriétés, tous les hommes et toutes les propriétés; il réunit dans une même volonté générale, et dans l'objet unique de sa conservation, toutes les générations et tous les âges : les membres se renouvellent; mais le corps reste le même ; les propriétaires se succèdent, mais la propriété est immuable; l'homme meurt, mais le pouvoir ou le monarque est immortel. Tout se généralise dans ce corps général : il vit d'une existence générale, qui embrasse le passé, le présent, l'avenir; ce caractère de durée et d'immortalité s'étend à tout : peine irrévocable pour le crime, distinctions héréditaires pour la vertu; châtiments et récompenses, la monarchie éternise tout comme la religion.

Dans la république, la société n'est plus un corps général, mais une réunion d'individus : comme la volonlé générale n'est plus qu'une somme de volontés particulières, la conservation générale, qui est son objet, n'est plus que le bonheur individuel; et l'on voit en effet le bien-être physique de l'homme compenser quelquefois dans les républiques sa dégradation morale, et le sacrifice de sa liberté sociale : tout s'v individualise, tout s'y rétrécit et s'y concentre dans la vie présente; le présent est tout pour elles; elles n'ont pas d'avenir. Tout ce qui est éternel dans la religion, tout ce qui est permanent dans la société y est à la fois détruit ou méconnu : on nie l'éternité des peines et des récompenses, la vie future, l'existence même de Dieu ; et dans le même temps la peine de mort, ce premier moyen de conservation dans la société, se change en une peine temporaire, les distinctions héréditaires en fonctions amovibles, la propriété foncière en revenus viagers; l'homme devient une plante ou un animal, et Dieu même n'est que l'assemblage des êtres. J'observe les progrès succès-

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