‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 44 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

sifs de ces opinions désolantes; et en rapprochant non pas les années, mais les siècles, non pas une ou deux sociétés, mais toutes les sociétés, je remarque avec effroi la marche combinée de l'athéisme, du matérialisme et du républicanisme.

La nécessité du pouvoir unique est méconnue à Athènes, et bientôt l'existence de la Divinité même y est attaquée. Les Athéniens, au rapport de Diodore de Sicile, mirent à prix la tête d'un penseur qui avait osé douter dans ses écrits de l'existence de Dieu.

C'est une source inépuisable de réflexions profondes et peutêtre de vérités nouvelles, que cette liaison intime des principes religieux et des principes politiques , et le nœud mystérieux qui unit les deux sociétés. Je reviens à mon sujet.

Il n'y eut donc plus de volonté générale dès que toutes les volontés particulières purent se manifester. « En effet, s'il n'est » pas impossible, dit Rousseau, qu'une volonté particulière » s'accorde sur quelque point avec la volonté générale, il est » impossible au moins que cet accord soit durable et constant, » car la volonté particulière tend par sa nature aux préfé- » rences, et la volonté générale à l'égalité. » C'est-à-dire que la volonté particulière veut dominer, et que la volonté générale ne veut pas qu'aucune volonté particulière domine.

Toutes ces volontés particulières ne pouvaient s'exercer ensemble; et la jalousie de ces petites âmes, qui dans un roi ne voyaient qu'un homme, ne souffrait pas qu'un seul exerçât la volonté générale. On convint donc que le plus grand nombre des volontés l'emporterait sur le plus petit; et par cela même on regardait ces volontés comme individuelles, puisqu'on était obligé de les compter. Cette disposition était évidemment tirée de ce principe : qu'à égalité de pouvoir, la force est du côté du nombre.

Effectivement, cette société sans volonté générale n'était au

fond qu'une société dans l'état sauvage, où la force pouvait à

tout instant tenir lieu de raison. Cependant, pour déguiser

autant qu'il était possible ce que ces luttes de volontés pou-

valent avoir de scandaleux, et toutes ces Actions d'invraisemblable, ou imagina les formes mystérieuses du scrutin, et ce ne fut qu'en cachant soigneusement sa volonté qu'on put la manifester. Invention digne de son objet, à l'abri de laquelle on put impunément couronner l'intrigue et écarter la vertu, et qui était à l'injustice et à l'envie jusqu'à l'embarras de la pudeur '.

Mais, s'il n'y eut pas dans la république de volonté générale,

' On pourrait soutenir que la loi fondamentale de l'unité et de l'indivisibilité du pouvoir se retrouve même dans une assemblée populaire exerçant 1rs fonclionsde souverain, en dépit deshommeset de leurs institutions. Qu'on suppose une assemblée législative divisée sur une question, en deux partis numériquement égaux : toute décision est impossible, la loi ne peut pas naître, ei c'est déjà un vice radical. Mais, si un votant passe d'un côté à l'autre, il est évident que sa volonté fait la loi, qu'il est le législateur du jour, et qu'il prononce entre les deux partis comme le roi en son conseil.

« Si l'on ùte, dit Rousseau, les voix positives et négatives qui se détruisent, » reste pour somme des diirérenccs, la volonté générale. « Or, ici il ne reste qu'une voix : donc, selon Rousseau, une voix particulière est dans ce cas la volonté générale. C'est la mèuie chose dans toute supposition des deux tiers ou des trois quarts des suffrages; le scrutin ne sert qu'à masquer quelle volonté particulière ou combien de volontés particulières, ont fait la loi.

Toute assemblée délibérante doit pour cette raison être en nombre impair, ou si elle est en nombre pair, on donne deux voix à celui qui la préside, fiction par laquelle on suppose la présence d'un votant qui n'existe pas; et lorsque la <lurstion passe à la voix prépondérante du président, la volonté générale n'est plus même une volonté particulière; elle n'est réellement qu'un être de raison, puisqu'elle est la volonté d'un votant qui n'existe pas.

Rousseau dit ailleurs [L. ii. c 11.) que la volonté générale est la loi. II confond deux choses très-distinctes, la vo/onfé; générale et son expression, l'homme et la parole. Montesquieu dit que la to/onfe générale est le pout'oir de l'État. 11 confond aussi deux choses très-distincîes, la volonté générale et son agent. Le pouvoir est l'agent de la volonté, donc il n'est pas la volonté. La volonté dirige le pouvoir, donc elle n'est pas le pouvoir. L'honnne, l'organe de la parole, la parole, sont des choses très-distinctes; comme la volonté générale, le pouvoir, la loi. Lorsque je ne sais quel membre de l'assemblée consiituanle osa dire que, si la société (française) avait la ro/onfc' de renoncer à la religion chrétienne, elle en aurait le pouvoir, il dit une impiété absurde. La société en aurait la force, mais elle n'en aurait pas \c pouvoir, car une société constituée n'a pas plus le pouvoir de se déconslituer, que l'homme raisonnable n'a le pouvoir de se détruire lui-môme. J'approfondirai cette question intéressante dans la Théorie dupouvoir religieux, en iraiiani de la liberté.

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