LIVRE I
il ne put y avoir de pouvoir général, qui n'est que rexercice de la volonté générale.
Ainsi, dès que les volontés furent individuelles, \e pouvoir fut individuel aussi, ou tendit à le devenir.
Si ces volontés particulières pouvaient se manifester en commun, tous cespouvoii's individuels ne pouvaient s'exercer ensemble. On fit pour le pouvoir ce qu'on avait fait pour les volontés, mais avec cette différence que le plus grand nombre faisait prévaloir sa volonté sur celle du petit nombre, dans les assemblées populaires, et que, dans l'administration, ce fut le plus petit nombre qui exerça son pouvoir au nom da pouvoir de tous; car, même en s'en écartant, on rendait bommage au principe fondamental de l'unité de pouvoir.
On sépara donc les volontés des pouvoirs; et celte séparation, contre nature, fut cause de tous les désordres : car qu'estce que la volonté, sans \e pouvoir d'en faire usage? et le pouvoir est-il autre chose que l'exercie de la volonté?
Puisque chacun avait le droit de manifester sa volonté, il était dans la nature de l'hcmme qu'il voulût en faire usage et exercer son pouvoir.
Il se forma des brigues dans les assemblées, pour faire prévaloir sa volonté particulière; il s'éleva des factions dans l'État, pour être admis h exercer son pouvoir particulier.
Tant de volontés se contrariaient, tant de pouvoirs se heurtaient : on voulut limiter le nombre de ces volontés et de ces pouvoirs.
Par une nouvelle fiction, car on s'enfonçait toujours plus avant dans le pays sans bornes des illusions, on supposa qu'il n'y avait qu'un certain nombre de citoyens qui eussent le droit de manifester leur volonté dans les assemblées, et un nombre encore plus petit qui eût le droit d'exercer son pouvoir par l'administration. Le gouvernement devint aristocratique : il n'y eut plus alors, dans cette société, même l'apparence d'une volonté générale. « Pour qu'une volonté soit » générale dans une république, il est nécessaire que toutes
» les voix soient comptées : toute exclusion formelle rompt la » général ilé. » [Contrat social.)
Pour base à une distinction aussi injurieuse, on imagina je ne sais quelle quotité de propriété, qui donnait au propriétaire le droit de manifester sa volonté à la place de celle des autres, et une quotité plus forte qui lui donnait le droit d'exercer son pouvoir et celui des autres : on confondait ce qui est distinct de sa nature, l'homme et la propriété, l'esprit et la matière; et par une fiction plus étrange que toutes celles dont nous avons parlé, ce n'était plus à l'homme, mais à sa terre, à son argent, à ses bestiaux, à ses moissons, qu'on donnait le droit de vouloir, de pouvoir; et cette faculté qu'on refusait à l'être intelligent, on la plaçait dans des êtres qui n'avaient pas même la faculté de connaître \
Alors parurent pour la première fois dans le vocabulaire des sociétés, les mots de liberté et d'égalité, dont on ne parle jamais que chez un peuple où il n'existe ni l'un ni l'autre. Ceux qui eurent pour eux et pour les autres le droit de pouvoir et de vouloir, eurent toute la liberté dont l'homme pouvait jouir : et le reste constitué par la médiocrité de sa fortune, dans une nullité morale et physique de volonté et de pouvoir, réclama Végalitéh laquelle tous les hommes peuvent prétendre.
Une distinction aussi contraire à la nature de l'homme fut le principe de tous les maux; la nature de l'homme voulait qu'il cherchât à manifester sa volonté et surtout à exercer son pouvoir.
Le pouvoir tendit donc à revenir à chacun : et comme on imagina différents moyens pour empêcher cette division, ou
' Dans la distribution des emplois, le princp doit, ;\ mérite égal, préférer la propriélé, et j'en dirai ailleurs la raison; mais la loi ne doit pas exclure la pauvreté et en aggraver ainsi le malheur : ce serait créer Tcsclavage politique. « La constitution du royaume de France est si excellente qu'elle n'a jamais >- exclu et n'exclura jamais les citoyens nés dans le plus bas étage des di- )) gnités les plus relevées, n [i^Iatharel contre Ilotman, cité par le président Hcnault.)