LIVRE I
générale, se compose de volontés particulières, différentes, et souvent formellement opposées \ Poursuivons.
« Une loi fondamentale, dans l'État populaire, est de di- » viser le peuple en de certaines classes. C'est dans la ma- » nicre de faire celle division que les L;rands léj^islaleurs se » sont signalés, et c'est de là (ju'ont toujours dépendu la du- » rée de la démocratie et sa prospérité. »
Encore une loi «lont l'imperfection peut entraîner la ruine de l'état populaire. Servius Tullius divisa le peuple romain en six classes, et Solon divisa le peuple d'Atliénes en quatre seulement. L'un s'attacha à fixer ceux qui doivent élire, l'autre, ceux qui doivent être élus. Le premier suivit, dans la composition de ses classes, l'esprit de l'aristocratie, le second, celui de la démocratie; tous deux étaient de grands législateurs, et dans une division de ïaquclk a toujours dépendu la durée de la démocratie et sa prosiiérité, ils suivirent des principes tout opposes. D'autres législateurs auraient pu partir de principes différents, et adopter de nouvelles combinaisons : ils n'auraient pas nianqué de raisons pour en justifier la sagesse. A Atliènes même, Clisthènes, au lieu de quatre tribus en établit dix, et Démétrius Poliorcètes en établit douze. Il n'y a donc rien de nécessaire dans cette loi, rien qui soit tel, qu'il ne puisse être autrement sans choquer la nature des choses : ce n'est donc pas une loi fondamentale.
« La loi qui fixe la manière de donner les billets de suf- » frages, est encore une loi fondamentale de la démocratie. )) C'est une grande question, dit gravement Montesquieu, si » les suffrages doivent être publics ou secrets. Cicéron écrit » que les lois qui les rendirent secrets dans les derniers temps » de la république, furent une des grandes causes de sa » chute. Comme ceci se pratique diversement dans différentes
' Le symptôme le plus grave de la maladie qui afflige l'Europe, est le sérieux avec lequel il faut discuter ces extravagances que des peuples sages devraient livrer sur leurs théâtres à la risée publique.
» républiques, voici, je crois, ce qu'il faut en penser, etc. » L'existence de la démocratie est bien frêle : voici une troisième loi dont l'imperfection peut entraîner sa chute. La perfection de l'homme et de ses œuvres est dans le gouvernement populaire une condition sine qua non. Cependant, selon l'auteur lui-même, rien de plus incertain que les bases sur lesquelles on doit établir cette loi. C'est une loi fondamentale, et l'on ne sait à qui s'en rapporter, ni à quoi s'en tenir! Cest une grande question de savoir si les suffrages doivent être publics ou secrets; et Cicéron prétend que la république romaine périt pour avoir adopté les suffrages secrets; et Montesquieu luimême hésite et propose ses doutes; et Rousseau, plus tranchant, décide contre Cicéron! Ce n'est pas la nature qui décidera entre eux, elle est muette sur cette grande question; ce n'est donc pas une loi fondamentale. Quelque parti que l'on prenne, il aura des partisans et des adversaires, c'est une opinion à discuter; on peut aujourd'hui en adopter une, et demain une autre, et se décider pour Cicéron, Montesquieu ou Rousseau; il n'y a donc rien de nécessaire dans cette loi; elle n'est donc pas une loi fondamentale.
« C'est encore une loi fondamentale de la démocratie, que » le peuple seul fasse des lois; il y a pourtant mille occasions » oii il est nécessaire que le sénat puisse statuer : il est même » souvent à propos d'essayer une loi, avant de l'établir *. »
Je n'en veux pas savoir davantage : dès que cette loi fondamentale de la puissance législative du peuple souffre des exceptions; dès qu'il y a, je ne dis pas mille occasions, mais une seule circonstance, où, malgré la loi fondamentale, le peuple ne doit pas faire une loi; dès qu'il est même si peu certain de sa capacité à faire des lois, qu'il est utile de les essayer, pour
' Essayer une loi ! Je ne connais pas deux idées plus contradicloires. La bbtur^i n'essaie pas; elle prend trop bien ses mesures. Essayer des lois! Avec de pareilles notions on peut faire de l'esprit sur les lois, comme disait Voltaire, mais on ne saisit pas l'esprit des lois.