RÉPUBLIQUES GRECQUES
Nous avons vu dans la Grèce lo pouvoir général de la société devenu Xafouvoir particulier de chaque membre de l'association; c'est-à-dire, la société devenue l'homme. Mais les hommes ne peuvent rester réunis sans chercher à former la société, ni la société exister sans f)ouDoir : parce que la société est dans la nature de l'homme, et le pouvoir dans la nature de la société. Le pouvoir tendit «lonc à se généraliser : ainsi la Grèce fut doublement agitée, et lorsque le pouvoir général tendait à se diviser dans les assemblées populaires, et lorsque les pouvoirs particuliers tendirent à se réunir sous les tyrans. La loi fondamentale de la religion publique n'y avait pas été moins altérée (|ue celle de l'unité de pouvoir.
Les Egyptiens tenaient de leur culte imposant et cérémonieux, de leur gouvernement réglé et tranquille, un caractère de solidité, de gravité cl de retenue : les Grecs prirent de leur religion dissolue et théâtrale, de leur gouvernement orageux et turbulent, un caractère de frivolité, de légèreté, d'inconséquence; ou, pour mieux dire, les Grecs n'eurent point de caractère ', parce qu'ils n'eurent pas de constitution. Aussi la Grèce fut-elle guerrière, et même conquérante, autant que sa position le lui permit.
Ces petits peuples, bornés par la mer, contenus par leur jalousie mutuelle, ne pouvaient s'étendre bien loin; mais ils se
' Les Grecs étaient grands parleurs et naturellement sophistes, dit Montesquieu : or le caractère s'allie rarement avec la loquacité et la subtilité.
firent entre eux, et avec des forces à peu près égales, des guerres atroces; et la Grèce polie, savante et spirituelle, fut inondée du sang de ses habitants.
Si la guerre cessait au dehors, elle com mençait au dedans, ou pour réclamer le pouvoir y ou pour le retenir, ou pour l'usurper. Sparte, à laquelle de prétendus amis de l'humanité veulent sans cesse nous ramener; Sparte, dont il paraissait à Platon lui-même, impossible de définir le gouvernement, né tait qu'une école de guerriers farouches : et tel était l'effet de ses institutions sanguinaires, qu'à Thèbes, selon Plutarque, cité dans VEsprit des lois, il fallut que les lois rendissent la jeunesse abominable pour la rendre moins féroce '.
Je vois, il est vrai, dans la Grèce, des talents, des succès, et même des vertus : mais les talents ne sont pas la sagesse, les succès ne sont pas le bonheur ; et la vertu, s'il faut entendre avec les partisans du gouvernement républicain, la vertu politique, c'est-à-dire l'amour de la patrie, n'est que la passion forcenée d'exterminer tous les autres peuples, pour élever sa patrie sur leurs débris. Les vertus morales eurent en Grèce je ne sais quoi de théâtral et d'apprêté, contraire à l'idée de la véritable vertu; et celle-ci, lorsqu'elle y parut, y devint l'objet de la plus injuste, comme de la plus lâche persécution. Peut-être est-il vrai de dire que les peuples vertueux sont ceux où l'on ne remarque que les vices, comme les peuples vicieux sont ceux où l'on ne remarque que les vertus; il me semble que c'est là la différence des peuples anciens aux peuples modernes.
Les Grecs firent des prodiges de valeur contre les Perses; mais je ne vois dans leurs succès que l'ascendant naturel d'une excellente discipline militaire sur une multitude confuse de peuples amollis, et l'effet assez commun du désespoir, dans des guerres où la défaite mettait à la disposition de peules voluptueux et barbares, tout ce qu'on était, et tout ce qu'on
Voyez VEsprit des lois. I. iv. ch. 8.