LIVRE II
Rome avait, si j'ose le dire, trop de constitution ponr son territoire; elle devait s'étendre jusqu'à ce qu'elle eût mis sa population et son territoire au niveau de sa constitution. « Le » règne de Numa, long et pacifique, était très-propre a laisser » Rome dans sa médiocrité; et si elle eut eu, dans ce temps-là, » un territoire moins borné et une puissance plus grande, il » y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais. » [Grandeur des Romains.) Nouvelle preuve que les monarchies ne sont pas conquérantes. Mais Rome était réservée à de plus hauts destins.
L'équilibre (\u pouvoir produisit à Rome l'effet qu'il devait naturellement produire; \e pouvoir luttait contre !e pouvoir , et les rois, tous grands personnages, l'auraient sans doute emporté sur le sénat et sur le peuple, sans un événement qui survint tout exprès pour les rendre odieux.
Je ne sais par quelle fatalité il arrive dans toutes les révolutions ', que le parti qui succombe est toujours coupable de quelque action atroce ou insensée, qui se découvre à propos, et que le parti opposé ne manque jamais de mettre à profit pour hâter l'explosion.
A Rome, s'il faut en croire des historiens qui ont écrit longtemps après l'événement, le fils du roi fait violence à Lucrèce; elle se tue : son mari et ses parents, ennemis et parents du roi, jurent sur son sang la perte de la royauté, qui n'avait rien de commun avec les actions bonnes ou mauvaises du fils du roi.
Quoi qu'il en soit, la royauté est anéantie : le sénat la
' C'est ce qu'on a vu en Suisse, en Angleterre, en France, où l'on révéla aux Parisiens ébahis, que le mailieureiix Louis XVI avait formé le projet de faire sauter en l'air une ville de huit à neuf lieues de circuit, et qu'il entrait des troupes par les égoûts.
Rousseau convient que nous n'avons nuls monuments assurés des premiers temps de Rome, et qu'il y a grande apparence que la plupart des choses qu'on en débite sont des fables. II ne faut pas oublier que les deux premiers consuls furent Collalin^ mari de Lucrèce, et Brutus, tous deux parents de Tarquin.
partage, comme il avait déjà 'partagé^ un roi; il retient le pouvoir, et accorde l'autorilé et la représentation extérieure à deux magistrats pris dans son sein, et élus annuellement par le peuple.
Montesquieu fait sur cet événement une réflexion aussi douloureuse qu'elle est profonde. « 3Ialheur, s'écrie-t-il, à la » réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui » devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé » qui lui survit! »
Si cet édifice monstrueux, que toutes les passions ont élevé de concert sur les ruines de la France, pouvait subsister, si la postérité osait arrêter ses regards sur ces temps déplorables de notre histoire, elle croirait peut-être aussi, sur la foi de tant d'écrivains pervers, que les jours des forfaits de la France furent les jours de son bonheur, que la noblesse française fut une horde d'anthropophages, et que Louis XYI fut un tyran.
Dès qu'à Rome le pouvoir se fut écarté de son principe, dès qu'il ne fut plus un, il n'y avait pas de raison pour qu'il fût deux cent, trois cent, plutôt que mille, que deux mille, que tous; et certainement il n'appartenait pas plus alors aux patriciens qu'aux plébéiens. « Rome, après l'expulsion de ses rois, devait » être une démocratie : car, prétendre que le peuple eût voulu » chasser les rois pour tomber dans l'esclavage de quelques » familles, cela n'était pas raisonnable. » [Esprit des lois, I.ii, ch. 13.) « Comme V autorité royale avait passé tout entière entre » les mains des consuls, le peuple sentit que cette liberté dont on » voulut lui donner tant d'amour, il ne l'avait pas. [Grandeur » des Romains.) Il chercha donc à abaisser le consulat, à avoir » des magistrats plébéiens : — les patriciens furent forcés de
» lui accorder tout ce qu'il demanda La puissance
» devait donc revenir au plus grand nombre, et l'aristocratie
• Romulus fut lue, à ce qu'on croit, par les Sénateurs qui emportèrent sous leurs robes ses membres déchirés, l tirent croire au peuple qu'il s'était élevé au ciel pendant un orage.