LIVRE II
» se change peu à peu en élat populaire. » Le sénat avait dépouillé le roi, le peuple dépouillait le sénat; chacun voulait son pouvoir parce qu'il n'y avait plus ni volonté générale, ni pouvoir général.
Encore un aveu précieux du même auteur : « Ceux qui » obéissent à un roi sont moins tourmentés d'envie et de jah lousie, que ceux qui vivent dans une aristocratie hérédi- » taire. » [Grandeur des Romains.) Il donne pour raison, « que » le prince est plus loin de ses sujets, qu'il n'en est presque » pas vu ^, au lieu que les nobles sont sous les yeux de tous. » Et il cite en preuve, « que le peuple, dans toutes les aristo- » craties modernes, déteste les sénateurs. » Ainsi, il donne le fait en preuve d'une raison insoutenable. Pourquoi le peuple dans les monarchies ne dcteste-t-il pas les magistrats, qui exercent une portion d'autorité, dont il ressent même l'action d'une manière plus immédiate et plus répressive, et qui sont aussi sous ses yeux? C'est (}uo ceux-ci jouissent d'une autorité légitime, et que les sénateurs lui paraissent jouir d'un pouvoir usurpé. Montesquieu le dit lui-même : « C'est le noble (c'est-à- » dire le souverain) qu'on envie, et non le magistrat. » Quand le pouvoir est un, il est ce qu'il doit être, parce qu'il est le pouvoir général de la société, et qu'une société n'a qu'un pouvoir ; le poMi;oîr est limité, le peuple est tranquille^; mais quand le pouvoir est une fois entre les mains de plusieurs, ce n'est
' 3Iontesquieu dit que le peuple déteste ses chefs, parce qu'il les a continuellement sous les yeux. Rousseau dit, au livre ÏI ch. 9 du Contrat social, qa'mi peuple a moins d'alTection pour les chefs qu'il ne voit jamais.
2 II est à remarquer que le peuple se révolta à Rome dans les premiers temps de la république, et se sépara du sénat; on ne voit pas qu'il se soit révolté contre les empereurs, même les plus cruels : et qu'on ne se dise pas que ce n'était pas le même peuple, car le peuple est toujours et partout le même. Le peuple aisé, éclairé et philosophe de Genève, a massacré comme le peuple pauvre, ignorant et grossier de Paris. Montesquieu se demande comment ces guerriers si fiers dans les combats, auraient-ils pu être des citoyens tranquilles? Et comment les guerriers français, anglais, allemands, espagnols, russes, qui sont fiers aussi dans les combats, sont-il des sujets soumis?
132 TUÉORIE DU POUVOIR.
plus le pouvoir de la société, c'est le pouvoir de Thomme, chacun veut exercer le sien; l'État est alors comme une société de commerce dont la dissolution donne à chaque associé le droit de retirer sa mise. Après cette digression, je reviens à mon sujet.
Si Rome avait été constituée, elle ne l'était plus : les institutions grecques avaient pris le dessus. Elle devint guerrière et conquérante, et même plus conquérante, à mesure que ces institutions dominèrent davantage : et comme sa discipline militaire était parfaite, sa situation heureuse, et son caractère ferme et sévère, elle eut de grands succès, et elle les ménagea avec une extrême habileté. Voyez, dans les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, la marche profondément astucieuse du sénat; avec quel art perfide il trouvait dans la guerre de nouveaux motifs de guerre, et dans la conquête de nouveaux germes d'agrandissement.
Mais à mesure que l'élat s'étendait au dehors, le pouvoir allait se divisant au dedans. Quand il fut parvenu au terme extrême de sa division, quand le Sans-culotte de Rome eut son pouvoir, la société n'en eut plus; et pour qu'elle subsistât, il devint nécessaire que son pouvoir général se rétablît en détruisant tous les pouvoirs particuliers. « Dès lors on vit. le » gouvernement prendre sa pente naturelle et tendre fortement à l'aristocratie, « [Contrat social, l. m, ch. 10.) c'est-àdire, à la réunion du pouvoir. Il ftillait un maître à ce peupleroi : il préluda par dix tyrans. ^larius, Sylla, César, Antoine, Octave même, établirent tour h tour leur pouvoir à la place du po?/uotV général; l'usurpation devint successive, en attendant que la succession devînt régulière. Il y eut à la vérité quelques tentatives pour rendre le pouvoir au sénat, de la part de quelques partisans peu éclairés de l'aristocratie qui se désolaient de la perte de la liberté, c'est-à dire du pouvoir; elles ne firent que prolonger les désordres et aggraver les maux : c'étaient les dernières oscillations d'une pendule qui va se fixer.
{( Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d'autres