‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 66 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

» auraient pense comme firent César et Pompée, et la républi- » que, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par » une autre main. » ( Grandeur des Romains.) Enfin, Auguste paraît pour le bonheur de Rome, et la paix, de l'univers : Postquam omnem potestatem ad unum conferri pacis interfuil (Tacit. Hist, i.) : il recompose cette société en dissolution, en rétablissant sou pouvoir : et telle est l'influence salutaire de l'institution monarchique, que peu d'années suffirent à réparer deux siècles des plus affreuses calamités.

« Gomme, du temps de la république, on eut pour prmcïjoe » de faire continuellement la guerre; sous les empereurs, la » maxime fut d'entretenir la paix. » [Grandeur des Romains.) Je saisis cet aveu, il rentre dans mes principes; et l'on observera, à l'appui de cette vérité, qu'Auguste le premier rendit les légions des corps fixes, en sorte que le gouvernement devint pacifique, au moment où il se mettait en état de faire la guerre avec plus d'avantage. Auguste lui-même, qui connaissait l'esprit du gouvernement qu'il avait établi, « recommanda, » en mourant, de ne point chercher à étendre l'Empire par » de nouvelles guerres. » [Grandeur des Romains.)

Auguste eût voulu donner une constitution à l'empire qu'il avait fondé, ou pour mieux dire à la société qu'il avait formée ; mais plusieurs obstacles s'opposaient à ce dessein : il avait, à la vérité, rétabli avec le plus grand zèle le culte religieux '; mais une religion nouvelle, née avec l'empire, s'élevait insensiblement sur les débris de celle de l'État; toutes les anciennes familles avaient péri dans les guerres civiles, ou périrent sous Tibère et ses successeurs dans une paix plus cruelle que la guerre ^. Si les distinctions héréditaires n'eussent été dans Rome que ce qu'elles doivent être dans tout État constitué, des professions nécessaires à la conservation de la société, et

' Voyez dans Horace les louanges qu'il donne à Auguste sur sa piété et son zèle à rétablir le ciille des dieux.

^ Opus aggredior ipsâ etiam pace sœvum, dit Tacite, [Uist. u. 2.) en parlant de ces mêmes temps.

limite de son pouvoir, et qu'elles n'eussent pas été pouvoir elles-mêmes, elles auraient subsisté avec utilité pour la société; mais parce que le sénat avait été pouvoir, et qu'il en était encore à plusieurs égards la représentation, les empereurs le redoutaient : et parce qu'il faisait corps, il leur donnait plus de prise soit pour l'opprimer, soit pour l'avilir; et ils y réussirent si bien, surtout à l'avilir, que Tibère lui-même s'en plaignait.

Leur prompte servitude a fatigué Tibère. [Racine Brit.)

D'un autre côté, la succession au trône était extrêmement incertaine; Auguste n'avait pas laissé d'enfants : ses sept premiers successeurs moururent aussi sans postérité, au moins qui leur succédât; l'Empire fut usurpé, fut donné, fut vendu, et le désordre vint au point qu'on compta soixante-dix Césars en 160 ans '.

Je me suis étendu plus longtemps sur l'histoire de cette société célèbre, parce qu'elle offre dans les différents Etats les leçons les plus utiles à ceux qui, dans les révolutions des empires, cherchent des résultats utiles au bonheur de l'espèce humaine et à la durée des sociétés. Rome, monarchique sous ses rois, aristocratique sous son sénat, démocratique sous ses tribuns, despotique sous ses empereurs, présente sous un même point de vue, et dans un seul tableau, les diverses phases d'une société, et les vices ou les avantages de toutes les formes de gouvernement ^ Mais ce qu'on y voit avec le plus d'évidence, et ce qu'on doit y remarquer avec le plus d'intérêt, c'est Teffet salutaire de l'unité de pouvoir, et les calamités inséparables de sa division. Sans parler du temps de ses rois, où

' Voyez Casaubon, cité par Montesquieu [Grandeur des Rom.) ; et la France, en 1400 ans, n'a compté que 06 rois.

^ Je ne connais que deux sociétés, dont un homme, appelé à gouverner les autres, doive méditer les révolutions; Rome et la France; et qu'un petit nombre de livres dont il doive faire une étude sérieuse, et Tacite en est un. C'est surtout dans ce moment qu'il est intéressant à consulter cet observateur profond des hommes et des révolutions.

Page 1