LIVRE II
Rome, resserrée dans une étroite enceinte, cherchait à devenir un État, plutôt qu'elle ne l'était encore, le temps de son bonheur, comme de ses vertus, fut celui qui suivit immédiatement l'établissement du consulat, parce qu'alors l'institution monarchique était dans toute sa force, et qu'il n'y avait à la monarchie, pour ainsi dire, rien de changé que les noms. « Comme l'autorité royale avait passé tout entière entre les » mains des consuls (Grandeur des /?omams),))le peuple crut voir l'unité du pouvoir royal, là où il en voyait l'autorité et la représentation; et dans son heureuse simplicité, il ne songea pas à réclamer sa part d'un pouvoir déjà partagé.
Mais ses flatteurs, et il y en a partout, lui font ouvrir les yeux : il réclame son pouvoir, et il l'obtient. Le pouvoir se partage, et par l'admission au consulat accordée à tous les citoyens, et par l'établissement des tribuns; alors les dissensions et les troubles, signes certains d'une dissolution inévitable, déchirent la société : Rome s'étend et s'enrichit, et elle n'est que plus agitée ; chacun réclame un pouvoir qui peut conduire à de grands honneurs ou à d'immenses richesses. Lorsque chacun a son pouvoir, l'Etat n'en a plus; la société n'existe plus qu'extérieurement; l'homme est revenu à la société naturelle dans l'état sauvage, avec les vices de la civilisation. Mais je le répète, les hommes ne peuvent demeurer assemblés sans former société, ni la société exister sans pouvoir. Chez un peuple naissant, il paraît un grand homme, et les hommes confient leur pouvoir à la vertu, ou le donnent à la reconnaissance : chez un peuple vieilli dans la corruption, il s'élève un tyran, et les hommes laissent usurper leur pouvoir, à la terreur. Ce sera Nabis, Marius, Sylla, Cromwell ou Robespierre; et ce tyran, quel qu'il soit, recomposera momentanément une société, en y rétablissant un pouvoir; mais ce pouvoir particulier ne manifestera que des volontés particulières dépravées et tyranniques; il sera renversé par la force, et frayera la voie à unpouvoir général qui régnera par les lois, expressions de la volonté générale.
Quelquefois, l'usurpalion, ou le rélablissemcnt momentané du pouvoir se fera à la faveur des lois; comme à Rome par les décemvirs, en Angleterre par le long parlement, en France par le comité de salut public. Plus souvent elle se fera par les armes. Quand tous les membres de la société ont laur pouvoir^ les soldats ont le leur, parce qu'ils sont membres aussi de la société; et ils y joignent la force qui naît de leurs fonctions, de leur réunion, et l'obéissance qui naît de leurs habitudes. Alors il n'y a réellement de constitution que dans l'armée, parce qu'il n'y a que là un pouvoir et des distinctions sociales, c'est-à-dire militaires, et ce pouvoir devient souvent celui de la société entière.
Du temps d'Auguste, et après lui, lorsque le pouvoir était limité par la modération naturelle du prince, il y eut à Rome des intervalles de bonheur, et même de vertus, comparables aux plus beaux jours de la république. Voyez tout ce que les historiens les moins suspects ont écrit des règnes de Yespasien, Tite, Trajan, Marc-Aurèle, etc. Et Tacite lui-même^ qu'on ne soupçonnera pas de prévention pour la personne ou le gouvernement des empereurs, « réserve avec complaisance, et » comme pour charmer l'ennui de sa vieillesse, les règnes de » Nerva et de Trajan, dont il se propose d'écrire l'histoire. » Temps heureux et trop rares, s'écrie-t-il, où l'on peut » penser tout ce qu'on veut, et dire tout ce que l'on pense ' î » Et même dans les derniers temps, « Claude, Aurélien, Tacite » et Probus, quatre grands hommes, qui, par un grand bon- » heur, se succédèrent, rétablirent l'Empire prêt à périr. » [Grandeur des Romains.) Car, dit l'auteur du Contrat social, quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommes nés pour gouverner prend le timon des affaires dans une monarchie
' Quod si vita suppediUît, principalum divi îServœ et impcrium Trajani, uberiorcm securioromqiip maleriam senccluli seposui : rarA leniporum felicitate, ubi senlire qua; velis, et quœ sentias dicere licet ! (Corn. Tacit. HisU 1. 1.)