‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 68 sur 300 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

presque abîmée, on est tout surpris des ressources qu'il trouva et cela fait époque.

Il est temps de le dire : Rome, avec toutes ces formes de gouvernement, n'eut jamais de constitution fixe, c'est-à-dire qu'elle n'eut que par intervalles un pouvoir unique et limité tout à la fois. A Rome, il n'y eut pas de pouvoir unique, tant que les rois le partageaient avec le sénat, ou le sénat avec le peuple.

Le pouvoir n'y fut pas limité ; car, si le sénat limitait le poMi;oiV des rois, si le peuple limitait le pouvoir du sénat, rien ne limitait celui du peuple, et même la limite que le peuple opposait au pouvoir du sénat ne consistait plus, comme aux jours de la simplicité, à se retirer de la ville et à ne résister que par une force d'inertie que le sénat surmontait avec un apologue, mais dans une action le plus souvent violente et excessive que le sénat repoussa quelquefois à force ouverte.

Sous les empereurs qui ne partageaient le pouvoir avec personne, si le pouvoir était unique, il n'était pas limité, ou il ne l'élait que par l'action violente et désordonnée des soldats, comme celui du sénat l'avait été par l'action violente et désordonnée du peuple; et parce que ce pouvoir n'était pas limité, il n'était pas constitué, il n'était pas défondu, et la succession y fut sans cesse troublée par la révolte des troupes et l'ambition des usurpateurs. Vespasien, Nerva, Trajan, sentaient si bien le défaut de leur pouvoir, et même le désavantage de leur position, que leur premier soin fut de rétablir le sénat, autant qu'ils le pouvaient, dans son antique considération : ce qui n'était autre chose que poser des limites à leur pouvoir \

La république romaine eût subsisté bien moins de temps sans l'institution du dictateur, qui, dans les temps de crise,

' Montesquieu, remarquant l'Industrie avec laquelle le gouvernement russe cherche à sortir du despotisme qui lui est plus pesant qu'aux peuples mêmes, compte au nombre des moyens qu'il emploie, l'établissement des tribunaux. [Esprit des lois, I. v, ch.lî.)

créait \e pouvoir ^énéraH delà société, en suspendant le pouvoir particulier des corps aristocratiques ou démocratiques, et ramenait ainsi la société à l'unité monarchique. Alors Rome avait une constitution; car le pouvoir était unique et limité même par le sénat, qui n'était plus ahr s pouvoir, mais simplement distinction sociale permanente, et qui, revenu à l'objet de l'institution naturelle de la noblesse, n'était plus que force conservatrice de la société, et n'avait plus qu'à combattre sous les ordres du dictateur; et l'histoire romaine en offre plus d'un exemple. Cette monarchie avait cet avantage, que le monarque, choisi dans des temps critiques et pour des besoins extrêmes, était souvent un homme d'un grand talent et quelquefois un homme d'un grand génie. Il était dans la nature de la société, qui tend à se constituer, que ce pouvoir, de temporaire qu'il était devînt fixe et permanent, et qu'il opérât la conversion entière de la république à la monarchie; et c'est en effet ce qui arriva. La dictature, rare dans les premiers temps de la république, devint dans la suite beaucoup plus fréquente. On y eut recours pour les besoins les moins urgents, et souvent sans besoin. Perpétuelle sous Sylla et César, héréditaire sous Auguste, elle devint enfin le premier titre des empereurs. Il est essentiel de remarquer que ce ne fut jamais pour attaquer, mais toujours pour se défendre et préserver l'État de quelque danger imminent au dedans ou au dehors, qu'on créa à Rome cette magistrature extraordinaire: preuve évidente que la constitution monarchique est un principe de conservation et non d'agression. Cette vérité consolante sera mise ailleurs dans tout son jour.

(( Cette faculté précieuse qu'avait le sénat, d oter la répu- » blique des mains du peuple » {Grandeur des Roînains) par la création du dictateur, c'est-à dire de constituer la société; la vénération affectueuse du peuple pour les familles distinguées; son respect pour un culte grave cl cérémonieux, et pour la religion du serment, qui, comme une ancre, retenait ce vaisseau dans la tempête [Esprit des lois); ces idées vastes et sublimes de

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