LIVRE III
tiques et les mœurs des peuples du Nord, des notions si exactes, si conformes à ce que nous lisons ailleurs, et même à ce que nous voyons, qu'elles doivent servir d'introduction à l'histoire des peuples modernes et des gouvernements de l'Europe. Il fallait que ce judicieux écrivain trouvât ces institutions et ces mœurs dignes de la plus sérieuse considération, puisqu'il en a transmis le détail à la postérité dans un des ouvrages les plus parfaits que l'antiquité nous ait laissés : et il est extrêmement remarquable qu'au temps de la plus grande puissance de Rome, Tacite ait décrit avec tant de soin la législation, les usages, l'origine, les révolutions même des nations pauvres et obscures qui devaient un jour renverser l'empire romain.
Ces peuples, dit-il ', ont des rois pris parmi la noblesse, reges ex nohilitate; et de peur qu'on les confonde avec des chefs militaires, il ajoute que ceux-ci sont choisis parmi les plus vertueux; duces ex virtute sumunt : ce qui présente, suivant Montesquieu et la raison, l'idée de l'hérédité pour les rois et de l'élection pour les chefs. Ils avaient mieux que des rois, ils possédaient le secret de la royauté; la puissance des rois est déterminée et limitée; nec regibus infinita, aut libéra potestas : ce qui signifie, dans le style exact et précis de cet auteur, que le pouvoir des rois était déterminé quant aux choses, et limité quant aux personnes, nec infinita, nec libéra.
La première limite à ce pouvoir, que l'auteur a soin de remarquer, est dans les ministres de la religion : les prêtres v avaient seuls la juridiction sur les personnes : « il n'est per- » mis qu'aux prêtres de reprendre en public, de lier, même » de frapper; » neque animadvertere, neque vincire, ne verberare quidenif nisi sacerdolibus permissum. Et ce n'est pas à leurs
' Les Francs, dit le président Hénault, avaient de véritables rois; et Montesquieu, liv. III, ch. 4 : « Les Germains, dans le choix de leur roi, se détermi- » naient par la noblesse, et dans le choix de leur chef par sa vertu. » Il aurait dû, je crois, dire le courage, virtus.
personnes, mais à leurs fonctions que ce droit est attaché; ils l'exercent même indépendamment du chef, et comme par les ordres de la divinité même; non quasi in pœnam, nec ducis jussUf sed velut deo imperante.
Ils avaient des grands, des familles que leurs services élevaient au-dessus des autres : « dans les assemblées, le roi ou » les grands sont écoutés selon leur âge, leur noblesse, leur » réputation h la guerre : » Rex vel princeps, prout œtas cuique, prout 7iohilitas, prout de eus bellorum,... audiuntur.
Ces distinctions étaient héréditaires; l'auteur parle déjeunes gens distingués dans les deux sexes, nohilium adolescentium, nohiles puellœ.
Plus loin, il distingue une naissance illustre, ou les services signalés des pères, comme des motifs d'élévation pour les enfants : insignis nobilitas, aut magna patrum mérita^ principis dignationem etiam adokscentulis adsignant.
Ailleurs il parle des compagnons du prince : a son orue- » ment dans la paix, son rempart à la guerre. » in pace decus, in hello prœsidium; « c'est une infamie éternelle de lui avoir » survécu; l'engagement le plus sacré est de le défendre 1 )>
Ces peuples avaient donc une royauté, peut-être élective dans la même famille, mais sans doute héréditaire, comme elle était en France sous les premiers rois Francs : le pouvoir était limité; le ministère de la religion et les armes y étaient deux professions distinguées, ou, pour mieux dire, les deux seules professions. Un corps de guerriers veillait à la sûreté du pouvoir général et se dévouait à sa défense. Le culte était lié au gouvernement, puisqu'à ses ministres seuls appartenait la juridiction sur les personnes. Religion publique, pouvoir unique, distinctions héréditaires; assurément ce sont là les institutions Égyptiennes adaptées aux mœurs simples et guerrières d'une société naissante.