LIVRE m
Ainsi, une société dans laquelle le divorce et l'exposition des enfants seraient permis, aurait des lois défectueuses ou contraires à la nature des êtres; mais si l'homme ne faisait jamais usage de ces lois, les mœurs privées seraient bonnes. L'imperfection des lois peut et doit entraîner la corruption des mœurs privées, parce qu'il est dans la nature de l'homme qu'il fasse ce que sa passion lui inspire, et que la loi lui permet.
Si les individus d'une nation étaient adonnés au libertinage, ou livrés à la fureur d'un jeu ruineux, les mœurs privées seraient mauvaises; mais, s'il y avait de la gravité dans le sacerdoce, de l'honneur dans le militaire, de la probité dans les juges, de la bonne foi dans le commerçant, les mœurs publiques seraient bonnes. Il est à craindre que la corruption des mœurs privées n'entraîne la dépravation des mœurs publiques, parce que les passions, dans l'homme qui leur cède, ne tardent pas à l'emporter sur les devoirs.
Ainsi, dans une société non constituée, les mœurs de l'homme doivent lutter sans cesse contre la loi, ce qui est contre la nature des choses;
El dans la société constituée, la loi doit sans cesse lutter contre les mœurs de l'homme, ce qui est dans la nature.
Les peuples non policés n'ont que des mœurs ou des coutumes : ce sont leurs lois. Les Germains n'avaient que des coutumes.
Pour conserver les êtres qui la composent, et parvenir à sa fin, la société doit réprimer la passion ou la force de l'homme, • et protéger sa faiblesse.
La société constituée réprime la passion ou la force de l'homme, par le frein du pouvoir social : la société non constituée ne la réprime pas, parce qu'elle n'a pas depouvoir social ou général. Je renvoie, à cet égard, à ce que j'ai dit au chapitre X du livre 1".
La société protège la faiblesse de Thomme par les lois écrites et non écrites, par les lois et par les mœurs.
La société constituée protège la faiblesse : la société non constituée l'opprime.
La preuve en est dans l'histoire des sociétés Égyptienne, Grecque, Romaine et Germaine, seules sociétés de l'antiquité qu'on l'on doive considérer, parce qu'elles comprennent tous les genres, toutes les espèces, tous les états des sociétés; qu'elles renferment les éléments de toutes les combinaisons des sociétés, et que nos sociétés politiques modernes n'en sont que le développement plus ou moins étendu.
La faiblesse de l'homme est celle de l'âge, du sexe, de la condition; du vieillard ou de l'enfant, de la femme, de l'esclave.
Chez les Égyptiens, la vieillesse était honorée, puisque leur principale vertu était la reconnaissance; la vieillesse était honorée par les Grecs, chez lesquels il était doux de vieillir, et qui, ayant retenu les institutions de l'Egypte sur l'éducation, avaient conservé la loi sur le respect dû aux vieillards, qui s'y rapporte. La vieillesse était honorée chez les Romains : mais à mesure que la société s'éloigna davantage de la constitution et que les institutions démocratiques prirent le dessus, les mœurs s'altérèrent, l'intérêt prit la place du sentiment; un vieillard riche et sans enfants était accablé de soins et de flatteries par une foule d'intrigants avides qui avaient fait de l'art de succéder une théorie savante et profonde, une profession publique et reconnue : comme sous les empereurs la même espèce d'hommes fit une profession publique, un métier avoué et lucratif du rôle infâme de délateur.
Chez les Germains, la vieillesse était honorée; elle l'était davantage, à mesure que le vieillard était entouré d'une plus nombreuse postérité. Chez ce peuple verlueux, ce n'était pas, comme à Rome, un avantage pour le vieillard d'être sans enfants. Quô major adpnium numvrus, tanto gradosior senectus; HCC ulla orbitatis pretia. (Tacite.)
L'enfance n'était pas également respectée par tous ces peuples. Le détail suivant pourra paraître curieux.
Les Égyptiens ne redoutaient pas, pour leur société,
l'excessive population : « Les sages d'Egypte, dit Bossuet, » avaient particulièrement étudié le régime qui fait les esprits » solides, les corps robustes, les femmes fécondes et les enfants » vigoureux; par ce moyen, le peuple croissait en nombre et » en force. » [Histoire universelle.)
L'agriculture la plus perfectionnée qui fut jamais, le sol le plus fertile, le climat le plus productif et le moins exigeant, suffisaient aux besoins d'une population qui paraît fabuleuse. Mais comme les hommes se multiplient et que la terre ne s'étend pas, toute société doit, sous peine de périr elle-même et de faire périr les sociétés voisines, avoir des moyens coupables ou légitimes, doux ou violents, de consommer ou de prévenir un excédant de population. L'Egypte dépensa donc ses hommes par ses travaux incroyables dont les monuments existent encore, et par ses colonies nombreuses que les savants retrouvent en Asie et peut-être en Amérique. Ainsi, quand l'Europe civilisée a été surchargée d'habitants, la nature lui a montré en Amérique de nouvelles terres à cultiver, et peut-être des peuples à punir. La France, qui plus qu'un autre État de l'Europe peut avoir un excédant de population à dépenser, avait dans le partage du vaste continent de l'Amérique un lot marqué par la nature; elle le perd, et bientôt la révolution la plus meurtrière vient consommer jusqu'à sa population la plus précieuse; et l'Angleterre, qui s'applaudit de lui enlever le Canada, ne voit pas la faute énorme qu'elle commet en ôtant à ce fleuve immense un épanchement nécessaire. Ce lot que la France a perdu en Amérique, elle le recouvrera en Europe; et les guerres les plus sanglantes, et peut-être les plus inquiétantes pour l'Angleterre, seront la suite du traité de 1763, qui, malgré la nature, a resserré une énorme population dans un espace qui ne peut la contenir. Je m'arrête : ce sujet et les développements historiques dont je pourrais l'accompagner, me conduiraient trop loin.
Je reviens aux Égyptiens.
On aime à croire que ce peuple, le plus sage et le plus juste
qui fut jamais, n'opprimait pas l'enfance par l'exposition publique, quoique l'histoire de Moïse et l'exemple des colonies Egyptiennes anciennes et modernes, et particulièrement des Grecs et des Chinois, autorisent à penser le contraire.
Les politiques Grecs étaient extrêmement embarrassés du nombre des hommes : comme ils ne les classaient pas dans des professions, ils ne savaient où les placer. « Rien, dit Montes- » quieu, ne fut négligé de ce qui pouvait empêcher la trop h grande multiplication des enfants. D'abord, ils s'attachèrent » à régler le nombre des citoyens. Platon, dans sa République^ » le fixe à cinq mille quarante; et il veut que l'on arrête ou
» que l'on encourage la population Il veut même
» que l'on règle le nombre des mariages, de manière que le » peuple se répare sans que la république soit surchargée. » Si la loi du pays, dit Aristote, défend d'exposer les enfants, » il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engen- )j> drer. Si l'on a des enfants au-delà du nombre défini par la » loi, il conseille de faire avorter la femme avant que le » fœtus ait vie. » (Esprit des lois, 1. xxiii, ch. 17, 22.)
« Le moyen infâme qu'employaient les Cretois pour pré- » venir le trop grand nombre d'enfants est rapporté par » Aristote, et j'ai senti la pudeur effrayée quand j'ai voulu » le rapporter. » [Ibid.)
Que toutes ces sottises se trouvent dans des politiques Grecs, je n'en suis pas étonné; mais que Montesquieu les rapporte sans un témoignage d'improbation, c'est ce que j'ai peine à concevoir. C'est donc un être bien vil que l'homme! Passons aux Romains.
(( Les premiers Romains, continue cet auteur, eurent une » assez bonne police sur l'exposition des enfants. Romulus » imposa à tous les citoyens la nécessité d'élever tous les en- » fants mâles et les aînées des filles; si les enfants mâles » naissaient difformes et monstrueux, il permettait de les » exposer. Romulus ne permit de tuer aucun enfant qui eât » moins de trois ans; et par là il conciliait la loi qui donnait