LIVRE III
» aux pères le droit de vie et de mort sur leurs enfants, et » celle qui défendait de les exposer. » {Ibid.)
« On trouve encore que la loi qui ordonnait aux citoyens » de se marier et d'élever tous leurs enfants, était en vigueur » l'an 277 de Rome, et que l'usage avait seulement restreint » la loi de Romulus, qui permettait d'exposer les filles ca- » dettes. » [Ibid.)
Alors les mœurs étaient bonnes, et elles repoussaient des lois atroces. Mais les lois qui favorisent des passions doivent l'emporter sur des mœurs qui n'ont pour elles que des sentiments; la coutume d'exposer ses enfants et tous ses enfants s'introduisit à Rome, « lorsque le luxe ôta l'aisance, que les » richesses partagées furent appelées pauvreté, et que le père » crut avoir perdu ce qu'il donna à sa famille. »
On a vu chez des peuples policés des lois cruelles, et des mœurs aussi cruelles que les lois : on en a vu le motif; mais on n'en voit pas le principe. Quand l'enfant nest pas un être sacré aux yeux de la religion, il est bientôt un être vil et nuisible aux yeux de la politique. Les législateurs Grecs font des lois pour borner le nombre des citoyens : les législateurs Français commandent des massacres pour le réduire^ et annoncent hautement le projet de le diminuer de la moitié. Les mêmes principes conduisent infailliblement aux mêmes conséquences. J'en viens aux peuples barbares.
Si les Romains, qui faisaient aux pères une loi de ne pas tuer leurs enfants mâles ni les aînées de leurs filles, qui leur permettaient de faire périr les filles cadettes et les enfants mal conformés, qui portaient l'humanité jusqu'à défendre de tuer un enfant qu'il n'eût atteint l'âge de trois anS; avaient, selon 3Iontesquieu, une assez bonne police sur l'exposition des enfants : il faut convenir qu'elle n'était pas mauvaise chez les Germains, qui proscrivaient sévèrement toutes ces horreurs : « On regarde comme un crime de borner le nombre des en- » fants, ou d'en faire périr un seul. » Numerum liber or uni finir e, aut quemquam ex agnatis necare, flagitium habetur. ( Tacite.)
Si les lois Grecques et Romaines sur l'exposition des enfants sont dans la nature de la société, la société n'est pas dans la nature de l'homme : si la société est dans la nature de l'homme, les mœurs Germaines sont dans la nature de la société. Ces propositions sont évidentes.
C'est par l'état social des femmes qu'on peut toujours déterminer la nature des institutions politiques d'une société.
En Egypte, où nous avons trouvé le type de la constitution, les lois soumettaient les maris à leurs femmes en Vhonneur d'Isis : ce qui veut dire que cette dépendance était inspirée par la religion et les mœurs, plutôt qu'elle n'était commandée par les lois; on n'y connaissait donc ni le divorce ni la polygamie.
La faiblesse du sexe était opprimée en Grèce par la religion qui consacrait la prostitution, elle était opprimée par la loi qui permettait le divorce; car le divorce est oppression pour le sexe le plus faible, même lorsqu'il le provoque.
A Rome, la religion protégeait la faiblesse du sexe par les prérogatives qu'elle accordait à la chasteté et à la fidélité conjugale. La loi l'opprimait par le divorce; les mœurs privées, tant qu'elles furent bonnes, furent naturellement d'intelligence avec la religion contre la loi : et par le respect pour les auspices qui consacraient l'union des époux, pendant cinq cent vin'''t ans, personne n'usa du divorce jusqu'à Carvilius Ruga, sénateur, qui répudia sa femme pour cause de slérilité. Trois auteurs anciens qui ont écrit sur l'histoire Romaine rapportent ce fait : ils en font honneur à la purelé des mœurs des premiers Romains; ils ajoutent que Carvilius en devint odieux au peuple; et Montesquieu s'échauffe à prouver que ce fait n'est pas vraisemblable, qu'il n'était pas possible que personne n'eût usé du divorce dans un aussi long espace de temps : et comme il assure que le divorce a ordinairement une très-grande utilité politiquey il est naturel qu'il veuille en multiplier les exemples. Mais lorsque la loi eut corrompu les mœurs, et que la corruption des mœurs eut affaibli le frein déjà si faible de