‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 8 sur 300 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Qu'est-ce que la conservation d'un être? C'est son existence dans un état conforme à sa nature.

L'état conforme h la nature de Dieu est la perfection, puisque Dieu est la perfection même.

L'état conforme à la nature de l'homme intelligent est aussi la perfection, puisque l'homme intelligent est semblable à Dieu. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (5. Matth. V. 48.)

L'état conforme à la nature de l'homme physique est la liberté, puisque l'homme physique est puissance ou force.

Dieu, relativement à l'homme, n'est pas conservé dans la perfection conforme à sa nature, tant que l'homme ne conserve pas la connaissance de ses perfections.

L'homme intelligent n'est pas conservé dans la perfection conforme à sa nature, quand il perd la connaissance de Dieu; car la perfection de l'être intelligent consiste à avoir la connaissance de la perfection qui est Dieu même.

L'homme physique n'est pas conservé dans la liberté conforme à sa nature, quand il est assujéti à la force particulière d'un autre homme.

Or la religion naturelle ne conserve pas plus la connaissance de Dieu dans l'homme intelligent, que la famille ne conserve la liberté de l'homme physique, puisque l'histoire me montre le polythéisme aussitôt que la religion naturelle, et l'esclavage aussitôt que la famille.

La religion naturelle et la famille sont donc des sociétés de production, mais elle ne sont pas des sociétés de conservation.

D'où provient ce désordre? et comment l'homme créé à l'image de Dieu, et qui produit l'homme à sa propre image, peut-il cesser de conserver Dieu, de conserver l'homme?

C'est ici le champ de bataille de la religion et de la philosophie; les faits prononceront entre elles.

Puisque l'amour de soi est, dans l'homme, le principe de la production des êtres sociaux, puisque l'amour des êtres sociaux est dans l'homme le principe de leur conservation; l'homme de

la religion naturelle et de la famille, qui produit les êtres et qui ne les conserve pas, a donc l'amour de soi, et n'a pas l'amour der êtres sociaux, c'est-à-dire, de Dieu et des hommes.

Mais l'homme doit aimer Dieu plus que tous les êtres, puisque Dieu est le plus aimable des êtres.

L'homme doit aimer les hommes ou son prochain autant que lui-même, puisque tous les hommes, semblables à Dieu, sont également bons, c'est-à-dire, également aimables. Ce sontla des rapports nécessaires; donc ce sont des lois.

L'homme qui n'a que l'amour de soi, et qui n'a plus l'amour des êtres sociaux, c'est-à-dire, qui se préfère à eux, pèche donc contre des rapports nécessaires ou des lois : son amour est donc hors de la loi ou de la règle, il est déréglé.

Si l'amour se dérègle, la volonté ou l'intelligence se déréjj,lera, puisque l'homme qui aime pense nécessairement à l'objet de son amour; la force ou les sens se dérégleront aussi, puisque l'amour se produit nécessairement ^div l'action des sens : l'action, dans l'être intelligent et physique, résulte de l'accord de la volonté et de la force : donc il y aura des actions réglées et des actions déréglées, des actions bonnes et des actions mauvaises. La distinction du bien et du mal, du juste et de l'injuste, n'est donc pas arbitraire; c'est un rapport nécessaire; donc c'est une loi.

Mais si l'homme, déréglé dans son amour, pèche contre une loi ou rapport nécessaire, il est coupable; s'il est coupable, il doit être puni; s'il est puni, il est malheureux : ce sont-là des rapports nécessaires, des lois. Je vois l'homme malheureux dans tous les temps, dans tous les lieux, dans tous les âges, dans toutes les conditions; et les monuments les plus anciens, que la fable altère et qu'elle ne peut détruire, m'apprennent que l'homme est déchu d'un état plus heureux, et que, dévoué en naissant à tous les maux et à la mort, il ne lui est resté que Vespérance d'un meilleur avenir.

Tous les hommes sont malheureux, puisqu'ils sont tous morlels : donc ils sont tous punis; donc ils sont tous coupa-

bles; donc la volonté de tous, l'amour de tous, la force de tous est nécessairement dépravée ou déréglée.

Je suis d'accord avec la théologie, qui fait d'une volonté àéréglée, d'un amour de soi désordonné, d'une action dépravée ou criminelle, la source de tous nos désordres, et l'origine de tous nos maux.

La guerre entre les hommes doit nécessairement résulter du dérèglement de leurs volontés et de l'amour exclusif de soi, qui n'est que le penchant à se préférer aux autres, à les dominer \ Leur destruction doit résulter nécessairement de l'inégalité de leurs forces; car la philosophie, qui veut que les hommes naissent égaux en droits, n'empêche pas qu'ils ne naissent inégaux en forces.

Je suis d'accord avec l'histoire. Cet état de guerre et de destruction est l'état sauvage, tel qu'il a existé dans les premiers temps, et tel qu'il existe encore sur la terre.

L'effet nécessaire de la multiplication de l'espèce humaine est de rapprocher les hommes; Feffet nécessaire du dérèglement de leurs volontés et de leurs fo7'ces est de les détruire.

Puisque les hommes ne peuvent se multiplier sans se rapprocher, il est nécessaire qu'ils puissent se rapprocher sans se

' L'orgueil, !a colère, l'ambition, la vengeance, l'apour môme, comme sonliment ou passion, ne sont que des modifications différentes de la passion de dominer. Le délicieux plaisir d'obliger lient peut-être aussi, et à notre insu, quelque chose de ce principe. L'avarice, l'envie et l'ingratitude ne sont des vices si bas qu'en ce qu'ils sont contraires à la nature de l'homme, et que l'avare est dominé par son argent; l'envieux avoue, par son envie même, la supériorité des autres; l'ingrat souffre la domination du bienfait, Si^ns chercher à s'y soustraire par la reconnaissance. Ces passions rendent l'homme vil et coupable à la Ibis, et les autres le rendent coupable sans Tavilir. Aussi l'on avoue la colère, l'ambition, l'amour; on n'avoue pas qu'on soit avare, envieux, ingrat. De là encore la distinction que l'opinion publique met entre les crimes; plus l'objet en est élevé, moins ils déshonorent, pourvu toutefois que les moyens ne soient pas vils et infâmes, ce qui n'est guerre possible.

La pudeur naturelle à l'homme n'est autre chose que la honte que l'homme éprouve à rendre les autres témoins de son impuissance à dominer ses sens; elle n'existe pas dans les enfants.

détruire, c'est-à-dire qu'il est nécessaire qu'ils se conservent, pour qu'ils puissent se produire.

Nécessité des sociétés extérieures ou générales de conservation, religieuses et physiques, appelées religion publique et société politique.

Je suis d'accord même avec la philosophie. « C'est, dit le )) Contrat social, l'opposition des intérêts particuliers (ou des » volontés déréglées) qui a rendu nécessaire l'établissement » des sociétés, et c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui Ta » rendu possible. »

Cet accord de tous les intérêts opposés, qui forma la société, fut-il volontaire ou forcé, demande la philosophie? Ni l'un ni l'autre, dit la raison : il fut nécessaire.

Là oii toutes les volontés particulières, tous les amours particuliers, toutes les forces particulières, veulent nécessairement dominer, il est nécessaire qu'une volonté générale, un amour général, une force générale dominent; c'est-à-dire que, pour que la société puisse se former, il faut que Vamour général des autres l'emporte sur Vamour particulier de soi.

Voilà l'accord des intérêts opposés, voilà la société générale ou politique.

La société politique ou la société de conservation sera donc constituée comme la société de production. Je vois dans l'une volonté, amour et force de conserver; comme dans l'autre, volonté, amour et force de produire. Mais, parce que la conservation des êtres suppose nécessairement leur production, les sociétés {\m produisent les êtres seront les éléments de celles qui les conservent: ainsi la religion naturelle sera l'élément de la religion publique, et la famille sera l'élément de la société politique : donc la religion publique sera la religion naturelle accomplie, généralisée dans la religion chrétienne, et la société politique sera la famille généralisée dans la monarchie : car la conservation des êtres n'est au fond que la production continuée, accomplie, généralisée.

Ainsi l'on pourra définir la religion chrétienne et la monar-

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