LIVRE III
Montesquieu, loin de percer la terre pour chercher les racines, s'arrête à considérer l'extrémité des branches, et emploie la moitié de son ouvrage sur VEsprit des lois à disserter sur les lois civiles des Francs avec autant d'érudition et de fatigue pour lui-même, que d'inutilité et d'ennui pour son lecteur.
J'ai dit que le monarque, les ministres de la religion et de la force publique étaient les seuls propriétaires dans les premiers temps; et je n'ai pas dit comment ils l'étaient devenus.
Les Germains, qui ne connaissaient aucune contrainte, faisaient à leurs chefs, comme à leurs prêtres, des présents qui suffisaient à leur entre lien : quod pro honore acceptum etiam necessitatibus subvenit. Dès qu'ils furent établis, que les besoins de la société se furent accrus avec sa population et son étendue, la nature amena la nécessité de rendre indépendants de tous le culte qu'ils avaient adopté, etla famille qu'ils avaient élevée au trône. La religion comme la royauté ne pouvaient tirer leur force que de leur indépendance. La société assigna donc des propriétés à l'entretien du monarque ; elle en assigna aussi pour les frais du culte public; et, lorsque ces dernières eurent été usurpées par la violence, elles furent remplacées par la piété. Je laisse à d'autres à s'appesantir sur les motifs des hommes, je ne vois que les intentions de la nature.
Puisque la société ne pouvait subsister sans religion et sans royauté, il était dans la nature des choses que les domaines affectés à leur entretien devinssent inaliénables, et ils devinrent inaliénables sans qu'on puisse en assigner l'époque. Le prési* dent Hénault prouve que cette loi était connue dès les premiers âges de la monarchie.
Mais, si le monarque devait être indépendant des membres de la société pour pouvoir gouverner la société, il ne fallait pas qu'il fût indépendant de la société même, de peur qu'il ne voulût l'opprimer; c'est-à-dire, qu'il ne devait pas avoir des moyens de puissance à lui personnels, qu'il ne tînt pas de la société, qu'il pût accroître, et dont il pût abuser contre la so-
nS THÉORIE DU POUVOIR.
ciélé. La loi politique qui réunit au domaine de la couronne les domaines particuliers des rois de France était donc un développement nécessaire de la constitution; mais il s'est fait plus tard, parce qu'il était moins important.
Le pouvoir et la religion furent dotés par la volonté générale de la société ou la nature elle-même; donc là où leur dotation leur sera enlevée, elle le sera malgré la nature, malgré la volonté générale de la société, et il n'y aura bientôt plus ni pouvoir, ni religion, ni société.
La force publique fut aussi dotée. Le pouvoir général de l'État, agent de sa volonté générale, distribua à ses défenseurs des terres, à charge de service militaire : et ceux-ci le partagèrent à leurs subalternes sous la môme condition. Telle est l'origine générale et l'esprit des fiefs; quand même quelque critique bien savant découvrirait, à force de recherches, qu'il y avait quelques terres ou quelques fiefs possédés sans condition ou sous d'autres conditions. Le service militaire, exigé pres- ([ue toujours forcément et gratuitement chez les anciens peuples, devint dans cette société libre et soldé, puisqu'il fut le prix d'une propriété acquise volontairement. Chez les anciens, on était soldat, parce qu'on était citoyen ; chez ces nouveaux peuples, on devint propriétaire pourvu qu'on voulût être soldat, c'est-à-dire, pourvu qu'on voulût défendre sa propriété. Qu'y avait-il dans ce contrat, entièrement libre de part et d'autre, qui blessât les lois naturelles ou civiles? 11 est évident que, dans la république, le citoyen en devenant soldat rendait sa condition plus mauvaise, et qu'ici le soldat, en devenant propriétaire, améliorait la sienne. C'était le moyen et le seul qu'il pût y avoir, d'assigner des terres pour l'entretien de la force publique, comme on en avait affecté à l'entretien de la maison régnante, et aux frais du culte; et c'était tellement l'esprit de l'institution, que la dénomination de bénéfice fut donnée dans les premiers temps aux terres militaires, comme aux terres ecclésiastiques.
Ainsi la société, pour me servir d'une expression qui con-