‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 90 sur 300 · LIVRE III. l"7î · texte numérisé non relu

LIVRE III. l"7î

\leni parfaitement à mon sujet, bailla à fief l'exercice du pouvoir général, le ministère de la religion et de la force publique; et par cette disposition, les trois lois fondamentales des sociétés. la religion publique, la royauté et les distinctions sociales se trouvèrent établies d'une manière fixe, irrévocable, indépendante. Et observez que le service féodal était défensif, et non offensif; car « le roi dépendait en quelque sorte de ses vassaux. » qui souvent au milieu d'une campagne l'abandonnaient, » parce que leur service était fini. » [Hénault.) Ce service était fixé à un terme fort court, et il fut décidé, sous Charlesle-Chauve, que la noblesse ne serait contrainte de suivre le roi à la guerre que lorsqu'il s'agirait de défendre l'Etat contre 1 invasion étrangère. L'institution féodale était donc dans la nature de la société constituée, puisqu'elle était un principe de résistance, et non un principe d'agression; et ce principe de résistance était si fort, que malgré que la France fût alors divisée en un grand nombre de souverainetés indépendantes les unes des autres, et rivales de l'autorité rojale, on vit sous Louis-le- Gros, et sous ses prédécesseurs, des armées de deux cent mille hommes accourir pour défendre les frontières menacées d'unt^ invasion. Alors la nation française ne se levait pas en masse pour attaquer, mais pour se défendre; alors un duc de Brabant ne sollicitait pas en vain ses peuples de se joindre à lui pour repousser l'agression ennemie.

Comme la profession des armes, ou la noblesse était héréditaire, les terres données à charge du service militaire devinrent nécessairement héréditaires. Dès que le feudataire de l'Etat fut propriétaire inamovible, il appela le serf à la propriété; de fermier du seigneur, il en devint emphytéote, et prit à cem les terres qu'il faisait valoir auparavant comme serf. L'abolition du servage suivait nécessairementWiQv^àïiQ des fiefs; l'industrie suivit l'affranchissement, et devint une nouvelle propriété. Les villes se peuplèrent, acquirent le droit de communes, et donnèrent lieu à un autre genre de propriété à la fois mobiliaire et foncière, je veux parler des maisons et effets de corn-

merce. On verra tout à l'heure le changement nécessaire qui résulta de l'extension et de l'accroissement des propriétés.

La nécessité des choses avait rendu héréditaires les fiefs ou terres de l'Etat; mais la faiblesse du gouvernement rendit héréditaires les commissions. De là vinrent tous les abus et la ruine du gouvernement féodal; et c'est pour n'avoir pas su distinguer les terres ou fiefs, des commissions ou emplois, que les écrivains superficiels ont mis sur le compte de la féodalité tous les désordres qui n'étaient arrivés que parce que la féodalité n'existait plus.

Les gouverneurs de provinces, ceux des villes et des marches ou frontières, les agents du pouvoir général s'érigèrent donc en souverains, s'emparèrent des domaines du roi et des mouvances de la société, c'est-à-dire, du droit qu'avait la société de demander la prestation du fief ou le service militaire; ils forcèrent à les reconnaître les feudataires particuliers, trop faibles pour leur résister; ils se firent payer ce qui n'était dû qu'à la société, et enfin firent consacrer leur usurpation par leur complaisance pour les usurpateurs Eudes et Raoul.

Dès que \q pouvoir général fut sans force, il s'éleva une foule de pouvoirs particuliers, qui, agents d'une volonté particulière et dépravée, s'exercèrent par une force particulière et oppressive. La crainte que ces vassaux, grands ou petits, eurent les uns des autres, ou d'autres raisons, les forcèrent à conserver, avec le ^pouvoir général, une relation de dépendance qui pût, au besoin, devenir une relation de protection et de secours. Le pouvoir général de l'Etat, ou le monarque, conserva un pouvoir sur ces sociétés démembrées, mais un pouvoir très-souvent sans force; ce pouvoir, appelé suzeraineté, était contre la nature, puisqu'il soumettait la môme société à deux pouvoirs toujours rivaux, et souvent ennemis. Mais si ce pouvoir s'établit malgré la nature, la nature, qui ramène tout à ses vues, sut le faire servir à ses desseins : ce lien si faible de la suzeraineté fut la chaîne par laquelle le pouvoir

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