LIVRE III
Mais la corvée ne pouvait suffire à toutes les parties des travaux publics, ni à toutes les dépenses de la société. Il fallait des impôts : et puisque l'essence du pouvoir conservateur de la société était de connaître tout ce qu'exigeait le besoin de sa conservation, sa fonction nécessaire était de le demander, de le percevoir, d'en faire l'emploi. Mais la société pouvait être opprimée, si le monarque, substituant sa volonté particulière à la volonté générale dont il était l'agent, demandait plus que les besoins de l'Etat n'exigeaient, ou s'il percevait plus d'impôts qu'on ne lui en avait accordé, ou enfin s'il détournait à des usages particuliers les fonds destinés à des besoins publics.
Pour éviter ce triple écueil, il était nécessaire que la société éclairât la perception de l'impôt, et reçût le compte de l'emploi qui en avait été fait; car la société ou ses représentants ne pouvaient refuser au pouvoir de la société les sommes qu'il demandait, sans compromettre la sûreté de l'Etat. Le monarque ne pouvait faire la perception, ni rendre le compte, que par des agents justiciables et comptables à la société; et la société ne pouvait éclairer la perception, ni recevoir le compte, que par des officiers indépendants du monarque et chargés de poursuivre et de punir, s'il y avait lieu, la personne de ses agents. On voit la nécessité des tribunaux connus en France sous le nom de Chambres des comptes, et de Cours des aides; cours souveraines, indépendantes dans leurs fonctions, inamovibles dans leurs offices; loi ou rapport nécessaire que la nature a successivement développé à mesure que les besoins de la société se sont étendus. La Chambre des comptes est née la première, parce que son objet est plus social, et qu'elle défend la société contre l'abus que le monarque peut faire du droit de demander et de celui d'employer l'impôt. La Cour des aides est venue
» traire à la liberté, que les taxes. » Quelques Parlements en jugeaient de même, lorsqu'ils s'opposaient au rachat des corvées. Ils considéraient la société plutôt que l'homme, et la constitution plutôt que la commodité de l'individu. Avec de la mesure dans la détermination des ouvrages publics, et de l'économie dans leur direction, on peut accorder l'un et l'autre.
plus tard, parce que son objet est plus individuel, et qu'elle défend le citoyen contre les vexations que les agents du monarque pourraient se permettre dans la perception. Ces deux tribunaux sont nécessaires dans la constitution, et plus nécessaires à mesure que les impôts s'accroissent avec les besoins. Les Chambres des comptes sont de la plus haute antiquité, et elles eussent été le plus ferme rempart de la constitution, si, plus éclairé sur ses vrais intérêts, le gouvernement lui eût rendu ses comptes, au lieu de permettre des comptes rendus.
En voilà pour le moment assez sur l'impôt. Je reviens à son principal objet, la solde des troupes.
Le propriétaire, par le sacrifice d'une légère portion de sa propriété, fut donc dispensé du service personnel; le père de famille ne fut plus arraché à ses enfants, ni l'époux à son épouse. Assurément c'est un grand pas vers la liberté du sujet et le bonheur de l'homme; et les troupes réglées qu'on affecte de représenter comme l'arme du despotisme et un instrument d'oppression, sont les sauve-gardes du bonheur et de la liberté; elles assurent le repos des sociétés; elles préservent l'espèce humaine d'une effroyable destruction : il y aurait bien plus de guerres, s'il n'y avait pas de soldats.
Le soldat de profession remplaça donc le laboureur utile, l'artisan industrieux; il assura leur liberté sans sacrifier la sienne. En effet, l'enrôlement est presque partout, et surtout dans les sociétés constituées, volontaire et limité; et s'il ne suffît pas aux besoins de l'État, l'obligation naturelle de défendre la société dont on fait partie, soumet au service militaire ceux qui, par leur âge ou leur position, sont moins précieux à leurs familles. La paternité, le mariage, la viduité, la vieillesse des parents, la propriété, l'étude dos lettres, le goût des arts utiles sont respectés; et ce n'est que dans un État populaire, que le matérialisme le plus oppresseur a pu se permettre ces effroyables réquisitions qui dévouent h la guerre et à la mort toute l'espèce humaine d'une grande société, depuis un âge jusqu'à un autre, comme un vil troupeau dont le berger