‹ Œuvres de M. de BonaldChapitre 93 sur 300 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

livre au boucher toutes les bêtes d'une même année, lorsqu'il veut le renouveler.

On m'objectera sans doute que la noblesse, en la supposant la profession des armes, ne peut plus suffire depuis longtemps à l'objet de son institution; que, hors quelques cas extraordinaires, elle ne s'acquitte plus en corps du service militaire; que son nombre est partout si fort au dessous des besoins de l'État, qu'il est obligé de prendre dans les autres classes de la société la presque totalité de ses défenseurs; que les nobles sont soldés lorsqu'ils font la guerre, et qu'ainsi, tenant les fiefs sans en acquitter les charges, la noblesse a dû être soumise, comme les autres classes de la société, à l'impôt destiné à payer la solde des troupes.

Je ne dissimule pas l'objection, il est trop aisé d'y répondre; elle a été répétée jusqu'à la satiété par ceux qui dans la noblesse ne voient qu'une distinction, et qui bornent tous les devoirs d'un sujet envers l'État à l'argent qu'il lui paie. Je vais répondre à la fois à la jalousie et à l'avarice, et si je ne puis convaincre les passions, je pourrais peut-être dissiper les préjugés.

La noblesse est la force publique constitutionnelle ^ c'est-àdire, défensive et sociale, parce qu'elle a pour objet la conservation du corps social, et non l'agrandissement de l'empire; le service féodal était purement défensif.

Le corps social peut [érir ou par l'oppression que le pouvoir exerce sur les sujets, ou par la révolte des sujets contre \c pouvoir, ou par la guerre de la part d'une société voisine. Le service de la noblesse est relatif à ces trois circonstances, et il est continuel comme le danger. La noblesse préserve les sujets de l'oppression par son existence; le pouvoir, de la révolte ^ar son interposition; la société, de la conquête par son action.

l"* Elle préserve les sujets de l'oppression par sa seule existence. Un pouvoir oppresseur est un pouvoir qui peut tout détruire, tout renverser, tout changer; un pouvoir qui peut tout

renverser est un pouvoir sans limites : or la noblesse est une limite au pouvoir; car le monarque ne peut anéantir la noblesse, qui est coexistante à lui, fille comme lui de la constitution, engagée comme lui à la société par des nœuds indissolubles, et marquée comme lui, du caractère indélébile d une naissance distinguée. Qui vous a fait comte ? demandait un roi de France au souverain d'une petite province, ceux qui vous ont fait roi, repartit le fier vassal. Il avait tort comme souverain, mais il avait raison comme noble, et la nature de la société constituée a fait les nobles aussitôt quelle a fait les rois. Aussi le premier soin des despotes est de détruire dans les pays qu'ils conquièrent, la noblesse comme une existence indépendante, et ce qui caractérise les Etats despotiques, est qu'il n'y a point de noblesse héréditaire. Sa nécessité sous ce rapport n'est pas contestée; et Rousseau lui-même, dans son Gouvernement de Pologne, dit qu'avec un roi héréditaire il faut une noblesse héréditaire.

2"* La noblesse défend le pouvoir de la société par son interposition; c'est-à-dire, en donnant l'exemple de la soumission aux autres sujets, qui obéissent avec moins de peine lorsqu'ils voient obéir ceux qu'ils sont accoutumés à respecter; en répandant, en entretenant, dans toutes les classes de la société, un esprit d'attachement à la constitution et de fidélité envers le pouvoir: ci il est si vrai que c'est par l'exemple qu'elle donne, ou par les principes qu'elle répand, que la noblesse prévient la révolte des sujets contre le pouvoir; que lorsque, par des circonstances malheureuses, son exemple a été inutile et l'esprit de fidélité perverti, elle n'a presque jamais eu assez de forces réelles pour arrêter la révolte; et que dans toutes les insurrections dont l'histoire des monarchies modernes nous a transmis le souvenir, on voit périr la noblesse, victime de son devoir et de la constitution. Elle est beaucoup trop inférieure en nombre aux autres classes de la société, pour qu'elle ait été destinée par la nature à leur opposer, seule, une force active, dans le cas d'une révolte générale; mais elle doit être cepen-

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