SCÈNE V
SOEIMAN, ROXELANE.
SOLIMAN, après un temps.
Si je cédais à mon transport.
Je rendrais ton état plus cruel fiue la mort.
Mais je fais grâce à ta faiblesse.
Méprise mes bienfaits, la gloire, ma tendresse : Ton âme ne sent rien, ne connaît point son tort ; Loin de gémir dans la tristesse...
(Roxelane sourit.) Ah î lu mérites bien ton sort :
Ton cœur est fait pour la bassesse.
BOX EL ANE, lièremeiit.
Tu le trompes, sultan : céder à son malheur Est l'effet d'une âme commune.
Modeste au sein de la grandeur, Tranquille et fier dans l'infortune, C'est à ces traits qu'on connaît un grand cœur.
Un grand cœur est fier sans audace :
Quand le sort a marqué sa place, Il cède, et, lorsqu'il veut braver, Il se rabaisse, au lieu de s'élever.
ROXELAÎiE.
Moi, je ne brave rien ; ce n'est pas mon système : Mais, dans les fers ou sous le diadème, On ne me verra point changer.
Aussi gaie, aussi franche, enfin toujours la même, Je sais jouir de tout sans craindre le danger : Mon bonheur n'est jamais dans ce qui m'environne ;
II est en moi : rien ne m'étonne :
Tenez... Je ris toujours. Eh! pourquoi m'affliger?
(Gaipinonl.) Le monde est une comédie; Malgré l'intérêt que j'y prendiî, Je m'en amuse et j'étudie Les ridicules différents.
Vos grandeurs sont des mascarades; Jeux d'enfants que tous vos projets :
Lorsque la toile tombe, empereurs et sujets. Tous sont égaux et camarades.
SOUMAH.
Achevez, achevez; épuisez les bontés D'un maître que vous irritez.
EOXELAîiE, d'un ton plus gravo.
Oui, vous êtes mon maître; à vous on m'a vendue; Mais vous a-t-on donné quelque droit sur mon cœur?
Et, de mon gré, me suis-je enfin rendue? Essayez de me vaincre, employez la rigueur : Qui ne craint rien n'est point dans l'esclavage.
SOMMAS.
Ah! Roxelane, quelle image !
Me croyez-vous un barbare, un tyran?
Ah ! connaissez mieux Soliman :
Il n'abusera point de sonpouvoir suprême Pour obtenir un cœur à ses vœux refusé : Allez, ne craignez rien d'un amour méprisé. . .
Je vous abandonne à vous-même.
ROXELANE
Que vous dites cela d'un petit air aisé!
(En minaudant.)
Venez, venez; on vous pardonne.
En vérité, je suis trop bonne.
SOLIMAÎJ.
Qu'espérez- vous?
BOXELANE.
Vous remettre l'esprit"; Vous guérir de votre faiblesse.
Vos fureurs, vos dédains, sont l'effet d'un dépit
Qui prouve encor votre tendresse.
(Avec sentiment.) Vous avez le cœur bon, et cela m'intéresse.
SOLIMAN, à part.
Je voulais la confondre, et je reste interdit; ' De mes transports elle se rend maîtresse. (A Roxelane, avec un peu d'émoliou.) 11 est vrai, je vous chérissais ; Mais à présent...
ROXELA>E, tendrement.
A présent on m'abhorre.
Oui, je l'aimais, ingrate. 0 Dieu! je t'aime encore... Je t'aime encore, et je te hais.
Ces mouvements opposés que j'ignore... Mais elle s'attendrit...
B0XELAÎ<E.
Je pleure de pilié.
Vous me touchez, et je vois avec peine Un superbe empereur qui s'est humilié ;
Qui d'une esclave a fait sa souveraine, Sans pouvoir à son sort être jamais lié.
Et qui m'en empêche ?
BOXELÀNE, avec sentiment.
Moi-même.
Vous méritez que l'on vous aime ; Mais je vous plains d'être sultan.
A vous parler sans flatterie, J'eus des amants dans ma patrie Qui ne valaient pas Soliman.
Et vous avez aimé?
ROXELANE
Pourquoi non, je vous prie?
us FA V ART.
Croyez-vous que, vive, jolie, Et dans l'âge de plaire, on a jusqu'à présent
Gardé son cœur, ce fardeau si pesant?
Pour qui? pour le Grand Turc? Mais quelle extravagance!
Je devais prendre patience :
(Kn riant.)
Je devais vous attendre. Ah ! vous êtes plaisant !
Quoi! vous avez aimé? Ciel! j'en aurai vengeance.
Ah ! périssent les imposteurs Qui m'ont trompé, trahi !
KOXELANE.
Pourquoi donc ces fureurs?
Ecoutez, écoutez ; ayez la complaisance D'entendre un peu ma confidence.
SOLIM.\N
Sortez !
liOXELANE.
Vous me rappellerez ; Car je vois que vous m'adorez.
Ce badinage qui vous pique Me met au fait.
(Elle fait deux pas pour se relirer.) SOLIMAN, il part.
Elle est unique.
(A Iloxelaiic.) Restez.
i;OXELANE, revenant.
J'avais bien dit. Venez, allez-vous-tn.
Restez. En vérité, mou aimable sultan.
Vous avez la tète tournée.
De ces misércs-là je suis fort étonnée :
Où donc est le grand Soliman, Qui fait trembler l'Europe et l'Afrique et l'Asie? Une petite fantaisie Trouble l'esprit d'un monarque ottoman!
[D'un ton ferme et avec noblesse.) A quoi s'occupe ici le plus brave des princes? L'Arabe révolté menace tes provinces ;
Cours le punir ; laisse gémir l'amour : Donne lui, si tu veu.v, des soins à ton retour.
SOLDIAK, à iiiill.
De quel éclat frappe-telle mon ànie !
Est-ce un génie, est-ce une femme Qui me présente le miroir?
(A Roxelane.) Quel être êtes-vous donc? Quel être inconcevable!
Tout à la fois frivole et respectable, Vous séduisez mon cœur et tracez mon devoir. ROXElA>E, affectueusement.
Je ne suis rien que votre amie.
Ah! soyez-la toujours, soyez-la, je vous prie.
Jusqu'à présent on m'a flatté.
Il n'appartient qu'à vous de me faire connaître
Et l'amour et la vérité.
Mais que je sois heureux autant que je dois l'être. Que votre cœur...
nOXELA>E.'
Ah ! je vous vois venir.
Eh bien 1 mon cœur ?
Pourrai-je l'obtenir?
La haine que pour moi vous avez fait paraître...
ROXELAPiE.
Mais ce n'est pas vous que je hais :
C'est l'abus de votre puissance, Qui nous tient dans la dépendance; Ce sont ces gardiens si révoltants, si laids, Supplices des yeux et des âmes.
Vous savez que j'ai cinq cents femmes
iSO FAVART.
Qu'ils doivent gouverner.
BOXELAKE.
Cinq cents!
Mais, entre nous, cinq cents!... cela m'étonne.
SOLIMAî*.
Ici c'est un usage établi de tout temps;
Ce sont nos lois-; c'est un faste du trône, Qui sert moins au bonheur qu'à l'orgueil des sultans.
BOXELAWE.
Voilà des lois bien généreuses, Et cinq cents femmes bien heureuses !
Vous prétendez peut-être encor Que de Votre Uautesse elles soient amoureuses ? Car vous êtes tout leur trésor.
On les voit à l'eavi s'empresser à me plaire-
ROXELANE
Vraiment, quand on est seul, on devient nécessaire.
Oubliez votre autorité,
Obtenez un cœur do lui-même; Vous serez sûr alors que l'on vous aime.
Si vous surmontiez ma fierté, Vous croiriez qu'en cédant à l'ardeur la plus pure, J'aimerais par orgueil ou par timidité :
Je dois m'épargner cette injure, L'amour devient suspect s'il n'a sa liberté.
Oui, je sens que l'amour veut un juste équilibre : Roxelane, vous êtes libre; Ue mon bonheur décidez à l'instant.
ROXELANE
Seigneur j ma maîtresse m'attend.
SOLIUAN.
Qui donc ?
KOXELAPiE.
Elmire.
Ah 1 soyez son égale.
ROXELAWE.
Vous m'avez soumis à sa loi.
Entre elle et vous il n'est plus d'intervalle. Vous êtes libre, et je prends tout sur moi. BOXELANE, du Ion de la rcconnaissanio et du senliuieiil le plus tendre. Seigneur, tant de bonté me touche; Jamais mon cœur ne suffira...
Souffrezque je m'éloigne... Osmin vous apprendra Ce que n'ose dire ma bouche.
(Elle sort.)