‹ Œuvres de M. et Mme Favart; leur vieChapitre 73 sur 88 · SUR MADEMOISELLE LECOUVREUR · texte numérisé non relu

SUR MADEMOISELLE LECOUVREUR

1761, 20 août.

Ce n'est point dans ce temps de vacances que l'on fait paraître des nouveautés. Nous avons quelques romans dont je n'entretiendrai point Votre Excellence; elle en trouvera le nombre et les détails dans les journaux périodiques. On vient de faire une nouvelle édition d'une petite comédie en un acte, en vers, de Raymond Poisson, qui fut imprimée il y a environ trente ans. Cette pièce, qui a pour titre VActrice nouvelle, n'a jamais été représentée. L'illustre mademoiselle Le Couvreur, dont la mémoire est consacrée dans les fastes du théâtre, eut le crédit d'empêcher que les comédiens ne jouassent cette pièce, qui ne fut composée que dans l'intention de jeter sur elle un ridicule. Les principaux personnages de VActrice nouvelle sont aussi copiés d'après nature : ce sont autant de personnalités. Je joindrai ici quelques anecdotes sur mademoiselle Le Couvreur, morte en 1750. Elle était cousine de Tremblin, peintre, qui a eu l'honneur d'être sous vos ordres (d'une honnête famille bourgeoise). Elle reçut une bonne éducation, mais le goût dominant qu'elle avait pour la comédie lui fit prendre parti de très-bonne heure dans une troupe de comédiens de campagne. Elle ne tarda pas à se faire une grande réputation, qui fut confirmée lorsqu'elle parut sur le théâtre de Paris. Sa figure était intéressante, elle avait une belle articulation, mais la poitrine faible ; c'est à ce défaut que nous devons le naturel de la déclamation, si heureusement observé depuis par mesdemoiselles Clairon et Duménil. Mademoiselle Le Couvreur ne jouit pas longtemps des lauriers qu'elle avait cueillis sur la scène ; on prétend

que ses jours furent abrégés par le poison. Parmi le nombre des adorateurs que ses talents lui avaient attirés, le chevalier de Saxe était le seigneurjen faveur : elle lui sacrifia presque tous ses rivaux. Je dis presque tous, parce qu'elle s'était réservé seulement deux ou trois amis de cœur, entre autres M. de ***. Le jeune chevalier, qui en avait conçu de la jalousie, un soir, après avoir reçu de sa chère actrice les protestations de la plus exacte fidélité, se retira l'air satisfait; mais, soupçonnant que son rival ne tarderait pas à s'introduire sitôt qu'on le croirait parti, il s'arracha un cheveu, qu'il attacha avec de la cire sur la porte et au pilier. Il revint une heure après, et trouva le cheveu rompu. Il frappe, on lui ouvre; il fait des recherches, et trouve l'amant caché. Cette aventure, qui aurait dû les brouiller, ne servit qu'à le lui attacher davantage. Je ne sais de quelle façon l'habile comédienne se tira d'affaire, mais elle trouva le moyen de se justifier. Le chevalier convint que c'était lui qui avait tort. M. de *** renonça de bonne foi à sa passion, et continua d'avoir ses entrées dans la maison en qualité d'ami. L'attachement de mademoiselle Le Couvreur augmenta si fort pour le chevalier, qu'il n'eut plus lieu de la soupçonner ; et, lorsqu'il partit pour se faire recevoir duc de Courlande, elle vendit une partic de ses diamants et engagea le reste, dont elle fit une somme considérable qu'elle força le chevalier d'accepter. Lorsqu'il fut de retour, il satisfit à la reconnaissance, mais non pas à la fidélité : il donna des rivales à sa généreuse actrice. Madame la duchesse deB..., suivant la chroni(|ue scandaleuse, exigeait qu'on lui sacrifiât la Le Couvreur. Un jour que l'on jouait Phèdre, cette duchesse de B... était aux premières loges ; la Le Couvreur l'aperçut et ne put modérer sa jalousie. Dans la scène troisième du troisième acte, Phèdre dit ces vers à Oiaone :

Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies, Qui, goùlant dans le crime une constante paix, Ont su se l'aire un front qui ne rougit jamais.

Au lieu d'adresser ces vers à sa confidente, la Le Couvreur, qui jouait le rôle de Phèdre, les prononça en se tournant du côté de la duchesse, qu'elle parut apostropher avec indignation. Le public, qui était au fait, applaudit beaucoup ; la duchesse frémit de rage, et, dès ce moment, résolut la perte de sa rivale. Peu de temps après, un petit abbé fit un présent de confitures et autres douceurs qui fit passer à la pauvre Phèdre le goût (h»s vanités de ce monde. Mademoiselle Le Couvreur avait l'esprit fort orné: on a donné au public un recueil de ses lettres qui a été fort recherché. Elle faisait joliment des vers : elle en a donné un échantillon dans une épître à M. d'Argenlal. Je regrette de n'avoir pu retrouver cette épître pour vous l'envoyer.

Le chevalier de Rochemort, mousquetaire, excellent poëte dans le goût des Lafare et des Chaulieu, a fait l'épitaphe suivante sur la mort de mademoiselle Le Couvreur.

Ci-gîl l'actrice inimitable.

De qui l'esprit et les talents, Les grâces et les sciitimenls, La rendaient partout adoralile, Et qui n'a pas moins mérité Le droit de l'immortalité, Qu'aucime héroïne ou déesse, Qu'avec tant de délicatesse Elle a souvent représenté.

L'opinion ét.iit si forte, Quelle devait toujours durer; Qu'après même qu'elle fut morte.

On refusa de l'enl errer.

L'Opéra-Comique a ouvert son spectacle par le Cadi

dupé, joli opéra bouffon de MM. Lenionnior (pour les paroles) et de Monsigni (pour la musique) ; et le Bal bourgeois, précédé d'un compliment en forme de prologue, du sieur Taconnet, notre souffleur, et suivi du Bouquet, ballet du sieur Alard. Le compliment a réussi; on a revu le Cadi dupé avec plaisir ; le Bal bourgeois a été reçu plus froidement. C'est un de mes premiers opéras-comiques, joué pour la première fois à Paris en 1758, et, depuis, dans toutes les provinces. Comme \st plupart des spectateurs avaient vu jouer ensuite ce rôle principal par Préville, et qu'ils ne retrouvaient, dans le petit Bourette, aucune trace du comique de cet excellent acteur, ils ont jugé par comparaison. La pièce en a souffert; le Bal bourgeois est une de ces bouffonneries chargées qui ne sont plaisantes qu'autant que le comédien les fait valoir. J'ai ajouté quelques ariettes à cette bagatelle pour la mettre au goût du temps. Je l'enverrai à Votre Excellence , mais je me garderai bien de lui envoyer la musique , quoiqu'il y ait cinq ou six ariettes, des duos et quatuor italiens parodiés que l'on a trouvés assez bons; les autres airs ne valent rien : cela n'est pas étonnant, ils sont de moi. Ne sutor ultra crepidam.

Ma comédie de Soliman //n'est point encore imprimée; mon libraire m'ayant fait attendre jusqu'à présent, j'ai pris le parti de ne la fair« paraître qu'au commencement de l'biver, lorsque les comédiens la reprendront. J'en envoie une copie à Votre Excellence. Je serais flatté que monseigneur la jugeât digne d'être représentée à Vienne, mais je crains qu'elle n'ait pas le même succès qu'à Paris. Cette comédie est d'un genre plus national que général; son principal agrément consiste dans l'opposition de nos mœurs à celles des Turcs. Je prie Votre Excellence de vouloir bien m'en dire son sentiment. Si mon ouvrage avait le bonheur

(le lui plaire, je serais plus satisfait de son approbation que de tous les suffrages du public.

Il paraît une Histoire de Mcssaline; tous nos jeunes gens ont couru chez le libraire pour l'acheter, dans la flatteuse persuasion que c'était une ordure ; mais, comme ils ont été trompés, l'ouvrage n'a pas fait fortune.

TABLEAUX. - GRELZE. - LATOUR.

476i, 25 septembre.

La tète de nos Français est une véritable lanterne magique, où l'imagination représente sans cesse mille tableaux changeants qui se succèdent avec rapidité. Les Portraits à la mode, les Pliilosophes. les Ramponncau, les querelles de MM. de Voltaire etPompignan, les wasperies, font place aujourd'hui à l'affaire des jésuites; c'est le seul objet qui nous occupe. Dieu veuille que nous n'en ayons pas de plus sérieux ! c'est un nouvel os à ronger, c'est en même temps un nouvel aliment pour nos guêpes, pour nos moucherons et nos plus petits insectes volatiles : ils ont déjà produit un million de vers et de vermisseaux.

De tout ce que l'on a fait sur cette matière, il n'y a peut-être pas deux traits à citer ; j'en excepte les Jésuitiques, sur la foi de bien des gens qui les prônent. Je n'en dirai rien par moi-même, je n'ai pu encore les voir; plusieurs colporteurs de cet ouvrage ont été mis en prison et les exemplaires enlevés. On a fait en province une coUeclion des pièces les plus intéressantes sur cet événement; elle compose un volume. Je sais quelqu'un qui a obtenu la permission tacite d'en faire entrer une cinquantaine

d'exemplaires ; si Votre Excellence est curieuse d'en avoir un, je pourrai le lui envoyer. On vient de publier nouvellement deux ouvrages en vers contre les jésuites ; le premier a pour titre : les Remercîments de la France, dans lesquels la France ne parle pas français; le second (de trente et une pages) est intitulé : Remontrances au parlement; il est enrichi d'estampes, de vignettes et de notes ; les vignettes, les estampes, ne valent pas mieux que le texte : en un mot, tout le monde se déchaîne contre les jésuites. La société est le lion malade; il n'y a point d'àne qui ne lui lâche son coup de pied. La semaine dernière, l'on a fait une avanie en public à un ignacien ; c'était à l'Acad('miie de pinnture, où l'exposition des tableaux attira un grand concours. Ce jésuite regardait attentivement le portrait du roi peint par Michel Vanloo ; un particulier fanatique lui frappe sur l'épaule en lui disant : « Malheureux ! examines-tu ton roi j)our savoir où tu dois lui porter le roup? » Le jésuite rougit et demeura confus; l'agresseur s'esquiva, il fit bien. C'était manquer au lieu, au public, à la décence et au droit des gens. Les enfants de Loyola ne sont peut-être pas encore si abattus qu'ils ne puissent se relever. Jetez un chat par la fenêtre, il tombe sur ses quatre pattes ; je crois qu'il en est de même d'un jésuite.

Votre Excellence embrassant généralement tous les arts, sera sans doute bien aise d'avoir un détail du salon ; elle le trouvera dans le livret ci-joint. Dans le grand nombre des tableaux qui attirent l'admiration du public, la vue se porte d'abord sur les Vanloo, les Boucher et les Vernet. La réputation de ces artistes est trop universelle pour avoir besoin d'éloges ; il est besoin de s'étendre un peu davantage sur nos jeunes artistes, qui méritent d'être connus des étrangers.

Le sieur Doyen, âgé de vingt-six à vingt-sept ans, an-

nonce, dans le tableau de Vénus blessée par Dioiuède, tous les talents qui constituent le grand peintre ; il paraît s'attacher principalement au coloris de Rubcns : sa composition est poétique. Deshays, gendre de Boucher, ne se présente point avec cette fougue d'imagination, mais son pinceau a quelque chose de plus flatteur.

Le sieur Greuze est, dans le genre moyen, un peintre inimitable; tout le monde lui trouve la naïveté de Chardin, mais plus de chaleur de composition et plus de couleur. Le Casanove italien, dont il n'est point fait mention dans le livre de l'explication des tableaux, mérite une distinction entre nos jeunes peintres. Casanove est comme un de ces météores qui surprennent d'autant plus, qu'on ne les attend point : il ignorait lui-même la supériorité de son talent. On n'avait vu de lui, jusqu'à présent, que des croquis où l'on trouvait à la vérité quelques étincelles d« génie : ce n'était encore que du barbouillage. Un professeur de l'Académie l'encouragea, et le força à se mettre sur les rangs ; lorsqu'il fut proposé, tous les peintres s'élevèrent contre lui. persuadés de son incapacité ; mais, à la vue de son tableau, ils furent tous frappés d'étonnement, et aucun d'eux ne lui refusa sa voix.

Ce tableau représente une bataille; on y voit le feu du vieux Parocel avec autant et plus de correction ; tout respire, tout agit, tout est en mouvement, et il n'y a pas une figure qui soit hors de l'action. Casanove a encore exposé deux autres tableaux plus petits, peints dans le goût de Salvator Rosa ; ils représentent des paysages où l'on voit des soldats qui se reposent. Ces deux morceaux sont d'une touche ferme et d'un bel accord. Je ne quitterai point l'article des peintres sans parler de notre célèbre La Tour ; il s'est surpassé dans ses nouveaux pastels. Le portrait le plus frappant est celui du Sophocle français, notre bon Crébil-

-VÇr

220 TAVART.

Ion : jamais l'art n'a mieux imité la nature. Ce portrait a été commandé par madame de Pompadour. On a fait encore par ses ordres le buste de Crébillon en terre cuite, pour être exécuté en marbre. Le sculpteur n'a pas tout à fait si bien réussi.que le peintre; cependant, son buste est assuré de passer à la postérité en faveur de son illustre modèle.

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