VOLTAIRE ET ROUSSEAU
1761, 13 novembre.
La remise de Topera (TArmicle a le succès le plus éclatant ; on n'a rien épargné pour en assurer la réussite. Les décorations sont de toute beauté ; la dernière, surtout, produit le plus grand effet. La destruction du palais d'Armide est une des plus belles choses qu'on ait vues en ce genre ; elle est de la composition du sieur Piètre, décorateur de l'Opéra, de la Comédie-Italienne et de l'Opéra-Comique : c'est le même qui a décoré le théâtre de Dresde. Les habits sont magnifiquement exécutés et d'une très-belle entente ; ils sont faits sur les dessins du sieur Boquet : noire célèbre Boucher a aidé ces deux artistes de ses conseils. Tout est bien caractérisé, à l'exception de la Haine, à laquelle on a donné ridiculement un grand manteau. Il y a beaucoup à désirer dans l'exécution des machines; toujours des cordages maussades et des monstres plus capables d'exciter les ris que d'inspirer l'épouvante. Ajoutez à cela des diables qui viennent froidement sur une même ligne en portant des flambeaux au même niveau. On a, selon l'usage d'à présent, lardé cet opéra de nouvelles symphonies de différents compositeurs ; on a ajouté, dans les fêtes, plusieurs ariettes postiches dont le choix n'est pas approuvé. On se plaint beaucoup du jeu des acteurs. Enfin, Armide, malgré son brillant succès, ne réunit pas tous les suffrages.
Les Français vont donner VEcueil du Sage, comédie en cinq actes, en vers, de M. de Voltaire. Il y a longtemps que cet ouvrage est composé ; il avait d'abord pour titre le Droit du Seigneur. Cette pièce avait été arrêtée à la police. M. de Crébillon, censeur des théâtres, ne l'a per-
mise qu'à condition qu'il y mettrait une scène de sa façon : on ne croirait pas que l'auteur de lihadamîste eût, à quatre- \ ingt-dix ans. assez de fraîcheur et de gaieté dans l'esprit pour écrire dans le genre comique. Cependant sa scène est remplie de vivacité et de bonnes plaisanteries ; du moins en ai-jc jugé ainsi à la lecture qu'il m'en a faite.
iVous attendons avec impatience le livre sur VEducaùon, de J.-J. Rousseau, citoyen de Genève ; toutes les personnes qui en ont déjà vu des fragments en font le plus grand éloge ; le libraire Ducbêne a payé le manuscrit 7,000 livres argent comptant, et se félicite d'avance de faire un marché très-avantageux.
Il paraît plusieurs petits romans et autres frivolités qui ne valent pas la peine d'être cités.
11 y a encore des gens assez fous pour écrire sur la pierre philosophale, on vient de faire un poëme intitulé VOEuvre herméliqiie : c'est un logogriphe qui ne peut être entendu (juc des adeptes : fiât lux. L'auteur dit (ju'il a caché son nom dans cette anagramme : aurum claudit in sinu salso. Ce poëme est suivi d'un autre qui a pour titre la Création oit l'auteur n'a rien créé.
M. de Montboissier, âgé de dix-neuf à vingt ans, vient d'être conduit à la Bastille pour une action qui révolte la nature : ennuyé de voir vivre son père, il prit la résolution (le l'empoisonner. Ayant mêlé de l'arsenic dans des œufs lirouillés, il les présenta à son père, (jui, heureusement, ne lit qu'en goûter. Un coureur, qui en mangea, mourut surle-champ. M. de Montboissier le fils, poussé aussitôt par ses remords, se donna plusieurs coups de couteau, en s'accusant à son père de l'avoir empoisonné.
l'A VAUT.
CAUSE CliLKBliE.
1761, 25 décembre.
Djux fois lo conseil des dépêches s'est assemblé pour discuter la grande affaire de l'Opëra-Coniique. A la dernière audience, l'archevêque de Paris s'est présenté avec toute la pompe de la prélature comme partie intervenante en faveur du spectacle Forain. Sa Majesté a été fort étonnée qu'un prince de l'Église devînt l'avocat des histrions qu'il excommuniait ; elle a plaisanté Son Excellence. Monseigneur le duc de Uicholieu est venu à la charge. « Ne trouvez pas mauvais, monseigneur l'archevêque, lui a-t-il dit, que les comédiens italiens et l'Opi'ra-Comique vous fassent assigner pour déduire vos raisons. » Notre saint prélat a paru déconcerté; mais ses raisons étaient qu'un spectacle de plus produisait un avantage pour les pauvres, à cause du quart de la recette qu'on prélève. M. le procureur général et les administrateurs des hôpitaux ont appuyé fortement l'instance de monseigneur l'archevêque. Le roi, (jui n'est pasautrement attaché à ce grand projet de réunion, en a marqué son indifférence ; autant en a fait M. de Choi- S'mjI. Ce sage ministre a dit : « J'ai fait mon incorporation militaire ; «jue l'on fasse, si l'on veut, l'incorporation comi(iue. « Cette cause si importante pour toute la nation sera portée au grand bureau des pauvres, où elle doit être jugée en dernier ressort demain, samedi, 26 décembre. Il y a tout lieu de penser que les choses resteront dans l'étal où elles étaient ci-devant, et que le sublime projet est éi'houé.