AUTRES NOUVELLES
1762, 13 juin.
M. l'abbé de Laporte, ce digne émule de M. Fréron, autrefois son ami, et depuis son antagoniste, a entièrement cessé ses observations littéraires. Il renonce aux lionneurs périodiques ; il ne veut plus se couronner de follicules de laurier, il se borne à faire les extraits de la Grande Bible du Mercure. Ce Mercure, l'amour de nos provinciaux, est quelquefois passable et plus souvent mauvais. Tout détestable qu'il puisse être, il produit environ cinquante mille francs par an ; le revenu le plus sûr est celui de la frivolité : c'est sur ce fonds que l'on assigne des pensions à quelques gens de lettres, dont la plupart les méritent, tels que MM. Piron, Sainte-Foix, de Laplace, l'abbé Bartbélemy ; d'autres les doivent plus à la faveur qu'au talent. L'abbé de Laporte. voulant être du nombre des méritants, est à
présent un des clievaliers du Mercure, et lui oonsacre ses veilles; il prend le bon parti.
A propos de l'abbé de Laporte, Votre Excellence s'amusera peut-être d'une aventure qui vient de lui arriver. La révolution jésuitique, excitant une fermentation générale paimi tous nos pédants de l'Universitc', donna lieu à plusieurs conférences. L'abbé de Laporte, invité à un petit consistoire secret qui se tenait au collège de la rue de la Harpe, à l'insu du principal, se trouva au rendez-vous avec'un autre abbé qui servait d'acolyte. On s'enferme, on discute, on dispute, on s'écbaiiffe; la clocbe de retraite sonne, on ne l'entend point; comment l'aurait-on entendue? on ne s'entendait pas soi-même. Après avoir bien disputé, on s'aperçoit qu'il se fait tard ; l'abbé de Laporte et son ami avaient promis à leurs gouvernantes de rentrer de bonne lieure, ils veulent se retirer; il n'est plus temps, le portier a remis les clefs au principal, elles sont sous le chevet. On frappe, on redouble, peine inutile; M. le principal dort, tout l'univers doit dormir. Après une heure de tapage, sans être plus avancé qu'auparavant, on déclare que le supérieur n'ouvrira point, de miinmis non cnrat prœtor. 11 s'agit de prendre im parti. L'observateur littéraire se fait apporter des échelles, au moyen desquelles il grimpe sur les toits, saute de gouttières en gouttières; il se trouve sur un mur de trente pieds d'élévation. Tandis qu'il est là perché, son compagnon, avec plus de présence d'esprit, s'avise d'une ruse pour se tirer de captivité. En continuant de frapper toujours à la porte du principal, il feint de prêter l'oreille, affecte de regarder par sa serrure, et s'écrie : « Eh ! vite au secours, au secours ! M. le supérieur se trouve mal! il se meurt! au secours! » Ces mots retentissent dans tous les corridors et les dortoirs. On accourt avec des bûches pour enfoncer la porte ; on la jette
on dedans. Tout le monde entre dans la chambre ; M. le principal paraît s'éveiller en sursaut; mais on aperçoit dans la ruelle une petite figure féminine et des mules galantes à côté des pantoulles de ce grave personnage. « Que me voulez-vous, dit-il, messieurs'? vient-on m'enlever? je ne suis pas jésuite. — Non, non, monsieur, on vous rend justice, répond l'ami de l'abbé de Laporte ; nous nous apercevons bien du contraire ; mais ayez la bonté de donner vos clefs, afin que je sorte d'ici. — Les voilà, les voilà, qu'il n'en soit plus parli'. — Bonne nuit, monsieur le supérieur. » L'abbé sort ; mais le pauvre abb(> de Laporte reste perché sur la pointe d'un mur jusqu'au jour naissant, s'ennuyant très-fort de sa situation. En jetant les yeux çà et là, il s'aperçut ([ue la maison voisine était celle do M. Blondel, architecte, son ami particulier ; il appelle à cris redoublés. M. Blond(^l paraît en chemise à sa croisée : « Qui est là-haut? Est-ce dom Cléophas. le protégé du diable boiteux, ou l'abbé de Laporte? — Vous l'avez dit, c'est moi. c'est moi ; dépêchez, que l'on m'ôte d'ici. — Que diable faites-vous là, monsieur l'observateur? Vous vous levez bien matin pour composer vos feuilles ; contezmoi donc votre histoire, est-ce une aventure galante? Je te l'ai toujours dit, mon cher abbé, tu t'exposes trop. » L'abbé ne cessait décrier, l'architecte démoraliser. C't'tait la fable du maître d'école et de 'enfant :
Eh ! mon ami, tire-moi de danger, Tu riMas après la harangue.
Enfin, on attache cinq ou six perches les unes au bout des autres, que l'on élève à l'aide des voisins jusqu'à fleur du mur. Le petit abbé se laisse couler, et en est quitte pour quelques écorchures, une contusion, une mauvaise nuit et des plaisanteries; mais, m homme d'esprit, il fut le pre-
mior à on ry-c ; ot c'est lui-même ([iii m'a raconté son aventure, à peu près comme je viens de la dire.
Ce M. Collé l'ampliigouriste, lecteur de M. le duc d'Orléans, s'est acquis une réputation dans le genre de la parade, dont il est le Molière. Ce genre facétieux et méprisable n'a point altéré en lui le goût de la bonne comédie, et je ne connais point d'auteur qui lui soit préférable. Il a encore présenté aux comédiens français une pièce en trois actes, en prose, intitulée Henri IV ; le Boi et le Menmer, comédie anglaise, lui en a fourni l'idée. Il y a dans son original des traits qui ont tant de rapport à Henri IV. 1<» père et l'ami de son peuple, qu'il ne lui a pas été difficile d'en faire un ouvrage int('ressant pour notre nation ; mais il a saisi ces rapports avec tant d'art et de vérité, que cette nouveauté dramatique passe pour un clief-d'o^ivre d'intérêt et de morale; tous les conK'diens l'ont reçue d'une voix.
M. de Cboiseul la protégeait. On m'avait chargé de sa part d'en faire le divertissement ; mais des réflexions qu'il ne m'est pas permis de pénétrer reculent ou suppriment la représentation de cette pièce.