M. DE CRÉIULLON. - LA DESCHAMPS
17G2, M juillet.
Mardi. 0 de ce mois, les comédiens français ont fait célébrer, dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, un service solennel pour le repos de l'àme de M. de Crébillon. Nos Académies, et les deux Comédies Française et Italienne,
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ont assisté à cette pompe funèbre. Tous les acteurs et actrices, tous les gens de lettres, ainsi que tou? les protecteurs et amateurs, se sont fait un devoir d'honorer la mémoire de ce grand homme, dont la place a été marquée, dès son vivant, à côté de Corneille et de Racine. J'ai eu le bonheur de vivre familièrement avec lui ; je puis rendre un témoignage non suspect de ses mœurs et de sa façon de penser. A juger M. de Crébillon sur les ouvrages qu'il nous a donnés, on s'imaginerait aisément que c'était un homme dur, humoriste, et qui n'avait point les qualités sociales; rien moins que tout cela. La gaieté faisait le fond de son caractère ; c'était une source continuelle de madrigaux et d'épigrammes. Mais ses madrigaux étaient sans fadeur, comme ses épigrammes sans méchanceté. Les traits qu'il lançait ne faisaient qu'effleurer l'amour-propre, et ne le blessaient point. Il respectait ses rivaux, et leur rendait justice de bonne foi. M. de Voltaire était peut-être le seul qu'il eût à redouter ; il s'en plaignait quelquefois, mais sans amertume ; et jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui pût déprimer ce génie heureux, qui sera le poëte de tous les âges et la gloire de notre nation. M. de Crébillon n'avait aucun livre; mais il était doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'après avoir parcouru rapidement un ouvrage, il était en état d'en faire clairement l'analyse, même vingt ans après. Aucun fait, aucune anecdote, ne lui échap-paient. C'était un recueil vivant d'histoires, d'historiettes et de contes, enfin une bibliothèque ambulante, comme Pic de la Mirandole. Le génie de M. de Crébillon était fier et sublime, et son cœur était simple et naïf. De tous nos auteurs français, celui qu'il estimait le plus était le bon homme La Fontaine. Il m'a répété mille fois qu'il aurait donné volontiers toutes ses tragédies pour tel conte ou telle fable de ce poëte ingénu, à qui bien des gens ne veulent
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acTordcT que de l'instinct. J'ai vu de Crébillon de petites pièces fugitives qui respiraient la douceur d'Anacréon, de Catulle et de Tibulle. Nous serons vraisemblablement privés de ses ouvrages, à moins que madame Mignon, dame de beaucoup d'esprit, qui lui servait de secrétaire, ne nous les ait conservés. 11 n'écrivait jamais. On doit regretter surtout un poi=me d'environ deux cents vers, dans le genre noble, qu'il fit pendant la minorité de Louis XV, sur l'instruction des rois, et qu'il récita au duc d'Orléans, régent. Ce sont des vérités sublimes et bardies, exprimées avec toute la force de la poésie. On n'a rien fait, sur une matière aussi délicate, de plus nerveux et de plus digne d'un pliilosopbe qui ne craint point de présenter la vérité devant le trône. Comme il n'était ni flatteur ni courtisan, et qu'il n'encensait pas les idoles du siècle, on était sûr du moins ([ue, lorsqu'il faisait un éloge, cet éloge était mérité. Au retour de Louis XY. après la campagne glorieuse de Flandres, M. de Crébillon fut chargé de haranguer ce monarque au nom de l'Académie française. Il s'en acquitta avec une noblesse, une assurance qui parurent même en imposer à la majesté royale. Lorsqu'il eut iini son discours, le roi eut la bonté de lui en témoigner son contentement. « Crébillon, lui dit-il, ce qui m'a fait le plus de plaisir, c'est la dignité avec laquelle vous m'avez adressé la parole ; vous n'avez pas tremblé. • — Sire, lui répond sur-le-champ Crébillon, vous ne devez faire trembler que vos ennemis. » Si notre héros dramatique avait tant de fermeté dans l'esprit, son cœur, en revanche, était sujet à bien des faiblesses. Ce grand homme se laissait mener comme un enfant. Il était conti^ nuellement dupe sur ses intérêts. 11 jouissait, sur la fin de ses jours, de sept à huit mille livres de rente ; mais les femmes, par l'ascendant qu'elles avaient sur lui, le dépouil • laient de tout. Il était souvent obligé, pour vivre, d'avoir
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rocoiirsà la hoiirso do sosamis. Il adorait iosoxo et no l'ostimait point. Il n'a jamais respoct('^ que deux sœurs, fillos d'un apotliicairo noinnu'^ Péage; il leur fit deux enfants par délicatesse de sentiment. Le père, qui ne connaissait pas ce raffinement-là, prétendit que Thonneur de sa famille était blessé, et qu'il fallait que M. de Crébillon ('pousât tout au moins une des deux, en lui laissant la liberté du clioix. Le liasard en décida, et notre auteur se maria à la mère de M. Crébillon fils; l'autre devint ce qu'elle put. Il ne goûta pas longtemps les douceurs du mariage ; il fut si afflig('' de la mort de son épouse, qu'il cbercbait partout d(s consolations. Dans l'esjiérance où il était de pouvoir trouvi'r une femme aussi estimable que celle qu'il avait perdue, il mettait à l'essai toutes celles qu'il rencontrait. La passion qu'il ressentait pour les femmes n'était balancée que parcelle qu'il avait pour les animaux domestiques. Il a laissé, à son décès, quatre jeunes sunamites, dix cbats et vingt-deux cbiens. Le curé de Saint-Paul, son confesseur î» cxtrcnùs, avait exigé le sacrifice de tout ce biHail pour preuve d'une conversion sincère, et le bonbomme Cnbillon lui dit : « Monsieur le curé, j'y consens ; mais faitesm'en donc un mérite devant Dieu. « Il l'ecommanda ces infortunées créatures à la cbarité du saint pasteur, et mourut avec tous les sentiments d'un bon cbrétien. Le curé fut si édifi('', qu'il en écrivit sur-le-cbamp à M. de Sartines, dans les termes les plus patbétiques.
Rousseau, de Genève, proscrit à Paris et à Genève, sa patrie, .s'est réfugié à Neufcbàtel. Le roi de Prusse lui a ticrit une lettre gracieuse, et a cbargé en même temps milord Marécbal do pourvoira tous les besoins de notre pbilosopbe et <lc l'assurer de sa protection royale envers et contre tous. L'arrêt du parlement, qui ordonne la suppression iV Emile, a produit, commode coutume, un effet tout