L'UN AL
cunUain.'. Les ctliliuiis so multiiiliont à rinlini; mais la preiiiièro ost toujours la plus rccliorcliôe. On la trouvait d'abord trop chère à dix-huit livres, et l'on croit faire à présent un bon marché en la payant quarante ou cinquante livres. Elle n'a plus de prix.
Le service, la pompe funèbre du service que les comédiens français ont fait à M. de Crébillon, a eu des suites fâcheuses pour le curé de Saint-Jean-de-Latran. On a trouvé mauvais qu'il se soit prêté aux attentions pieuses et respectables d'une compagnie qui, pour appartenir au roi, n'en est pas moins excomuiuniée. Il a paru indécent qu'un ministre de l'Évangile reçût des offrandes de mademoiselle Clairon, de ses confrères et consœurs; en conséquence ledit curé est condamné à deux mois de séminaire et à restituer, qui pis est, l'argent de l'offrande, qui est confisqué au profit des pauvres. Les comédiens ont porté des plaintes amères de ce jugement aux gentilshommes de la chambre. On va faire encore de nouvelles tentatixes pour le^er la note d'infamie attachée à la profession théâtrale, mais on n'y réussira point. Le parlement est trop jaloux des libertés de l'Église gallicane pour consentir à ce qui peut leur donner la moindre atteinte.
L'illustre Phryné de nos jours, la sublime Descharaps, a fixé l'attention des nouvellistes du Palais-lloyal autant que la révolution de Russie. Cette fameuse courtisane, dont l'histoire est plus intéressante que celle de la Fouine de vSéville, vient d'ajouter de nouveaux traits à sa célébrité. Monseigneur l'évêque P. de L. voulut être amoureux de la Deschamps * afin de se donner une réputation à la fran-
" M. Favart avait recueilli sur celte demoiselle Dcschamps les anecdotes suivantes :
La demoiselle Uescliamps, ci-devant médiocre figurante à l'Opéra, fameuse par l'incontinence ou le goût de ses amants pour les Laîs célè-
2i4 F A VA H T.
ciiise, et mademoiselle Deschamps voulut le corriger de ses folies en en profitant; elle donna au bon prince une leçon de décence en lui escroquant beaucoup d'argent et de diamants. L'intention était bonne, mais elle fut mal prise. On n'aime point à passer pour dupe; ce digne prélat se f.àcba, comme de raison. On mit des émissaires en campagne pour arrêter mademoiselle Deschamps, (jui s'était évadée, et qui, par une suite de combinaisons raisonnables, s'était fait ac-
brcs, pour réparer les brèches que le luxe le plus insolent et le plus outré avait faites h sa fortune, commenç.i, il y <1 quelques années, p:ir vendre une partie de son mobilier, qui et lit de la plus grande richesse. Parmi beaucoup de meubles superbes, restes de. la magnificence d'un de nos princes du sang qui n'avait pas dédaigné des appas (lélris par vingt ans de service dans l'art de Phryné, il fut vendu une baignoire d'argent massif, dont on devine bien l'usage, ornée d'une garniture de dentelle d'Ani;leterre, qui fut achetée par une duchesse et transportée sur sa toilette. Ce trait est l'inverse de celui d'Amusis, qui, pour marquer le mépris qu'il faisait de l'or, employa un vase précieux, conservé par ses prédécesseurs parmi les joyaux de la couronne, à l'aire un bassin pour se laver les pieds.
Il n'est pas rare de voir l'avarice succéder à la dissipation, et plus d'une illustre dissipatrice a fini par devenir très -avare. C'est l'histoire de la demoiselle Deschanips : elle est devenue usurière; son coup d'essai n'a pas été heureux pour elle.
Un officier chargé de quelques dettes d'honneur (c'est chez nous le nom réservé aux dettes quelquefois les moins bonncles, aux dettes du ji;u;, et d'ailleurs dépourvu de l'argent nécessaire pour faire son équi- |)age, à la veille de partir pour l'armée, fut conseillé d'avoir recours à la demoiselle UesL-hamps. 11 alla se jclcr à ses pieds, cl lui exposa sa siluùtion. Il s'agissait de 4,000 francs. La Deschamps le paya d'abord de toutes les raisons que les usuriers ont toujours à la bouche ; ellemême, disait-elle, était dans le cas, et achetait l'argent l'oit cher. Enfin elle proposa à l'olficier le taux de son prêteur, qui était un billet de 2,000 écus pour 4,000 francs. L'officier, qui n'avait plus le choix des ressources, fut obligé d'en passer par là. Il fil son billet de 6,000 francs, et reçut les deux tiers de la somme ; c'était un intérêt bien honnête. A l'échéince du billet, l officier ne se trouve poi-it on état de payer ;
JOURNAL. 24o
compagnor par M. de S., jeune lioinnie dont elle voulait faire l'éducation (eh! mais oui-da, comment peut-on trouver du mal à ça?). Cependant la famille du petit élève n'entra pas dans les idées charitables de la directrice, et obtint un ordre pour les faire arrêter à Lyon, ce qui fut exécuté au moment qu'ils prenaient des mesures pour passer en Italie. Mademoiselle Deschamps reçut cet ordre avec toute la dignité d'une princesse de coulisse ; elle fit meubler sa prison de ses meubles les plus précieux ; tous les
il va se mettre à la merci de son usurière. La Deschamps tranquillise son débiteur, fait prolester son billet, obtient sentence par corps contre lui, et, pour s'assurer de sa proie, se charge elle-même du rôle odieux de mouche (c'est le nom que l'on donne ici au principal instrument des captures en termes d'huissier). Elle monte pour cet effet dans un superbe carrosse, et va trouver l'officier sous prétexte de lui parler de son affaire. L'officier, par politesse, descend pour lui parler dans son carrosse, et à l'instant il est investi par une troupe d'alguaziis ou de sbires, et conduit en prison.
Le ministère public, instruit de celte indignité, fait d'abord sortir l'officier de prison, mande la Deschamps, l'oblige de rendre le biHet usuraire pour en recevoir un autre de la somme elfetttve due par l'officier, payable au ternie qui lui conviendra. Ensuite la demoiselle est bannie du royaume; elle est actuellement à Liège, auprès du prince qui a été un de ses tributaires.
Duvaudier, célèbre avocat, s'ctant pris de passion pour la Deschanips, alla un jour lui rendre visite fort tard. Elle était seule, et elle lui marqua le regret qu'elle avait de ne pouvoir profiler aussi longtemps qu'elle l'eût désiré de la compagnie d'un homme de sa réputation et de son mérite, attendu l'heure presque indue qu'il était alors. « Mademoiselle, dit alors le praticien, oh ! j'ai apporté mon bonnet de nuit »
Le fils d'un riche financier se trouvant au petit lever de la Deschamps, fut tellement épris de sou lit, qui lui semblait respirer la volupté, qu'il lui proposa de l'acheler sur-le-champ, dans le beau désordre où il se trouvait, avec promesse de coucher dès le soir même dans les mêmes draps, qui étaient un article important du mar. hé; le lit lui fut vendu 5,000 francs, circonstances et dépendances, et fut payé une heure après.
•2i6 FAVAIIT.
jours table ouverto, compagnie noinhreusc et choisie; son réduit était devenu le temple de la volupté; mais la privation de la liberté, qui semblait borner ses conquêtes, la faisait gémir en secret : elle s'en procura la jouissance, comme on va le voir dans l'extrait d'une lettre écrite de Lyon.
«Lyon,26 juill-t.
« La Descliamps a trouvé que l'air des prisons de l'archevêché lui était contraire; elle en a changé vendredi à sept heures du soir , et voici comment : elle avait annoncé (ju'elle avait besoin d'argent, et lit mettre des gens à la quête de quelqu'un qui voulût lui en prêter. On lui dit que l'on avait trouvé un prêteur, mais qu'il ne voulait donner son argent ({u'autant (ju'on lui remettrait en dépôt d^* la vaisselle d'argent et des effets à concurrence de la valeur de la somme qu'il prêterait.
(( La Deschamps a^ait eu soin de faire part de tout au geôlier, qui lui avait conseillé de livrer ses effets, puisqu'elle ne pouvait faire autrement ; elle lit sortir vendredi trois grandes malles, dans l'une desquelles elle s'était mise elle-même ; on la porta au logis de la Bombarde, qui est près de là, et l'on conte que le lendemain elle est partie [lour Avignon. Elle avait eu la précaution de dire la veille ([u'elle était incommodée, qu'elle s'allait mettre au lit. Le lendemain, ses domestiques sortirent à quatre heures du matin, sous prétexte de s'aller baigner, et recommandèrent (jue l'on n'entrât pas dans la chambre de leur maîtresse, ([ui ne se lèverait qu'à neuf heures. Ce n'a été qu'à cette heure que Ton a été instruit de son évasion. »
Les jeunes personnes du sexe , dont le tempérament est combattu par la pudeur, ont besoin d'exemples frappants
pour los oncnnragor à no point so rondro môprisablos. On regarde aujourd'hui la profession des Laïs comme un état fort honnête, pour ne point dire respectable : on ne saurait croire combien la célél)ritt' de Ninon de l'Enclos a fait de prosélytes. Les petites Louison et Emilie, enlevées pour la quatrième ou cinquième fois, viennent d'écrire à M. Dohesse, de la Gomédie-Italienne, la lettre suivante :
« Notre cher oncle, nous vous remercions de vos bontés; vous avez fait tous vos efforts pour nous procurer un état honnête en nous faisant danseuses; nous en avons trouv(' tout naturellement un plus honorable en nous faisant fdles du monde. Nous n'oublierons jamais les soins que vous vous êtes donnés pour nous, et nous chercherons avec empressement toutes les occasions de vous prot('{i;<'r- Signé, Locison, fille entretenue par M. de S..., et Emilie, par M. de ***.
CIIFVRIF.P. ET I. V MOni.IÈRE, DF.IX COOllNS \){' Mf.WV. ORDRE.
4762, iâ noût.
A l'aventure de mademoiselle Deschamps je fais succéder la fin tragique de M. Chevrier, auteur comique, issu d'une famille honnête de Lorraine. Chevrier reçut de ses parents une bonne éducation, dont il a mal profit»' : son enfance annonçait d'heureuses dispositions; il semblait être né pour les lettres ; il fit d'excellentes études, et acquit de la litt('rature ; il avait quelquefois du goût, et par-ci par-là il faisait briller quelques étincelles de génie. Mais un mauvais cœur avait corrompu ses talents ; il s'imaginait, comme beaucoup d'autres, qu'il se ferait une réputation par la mé-
clianceté. Son Hislùre des hommes lUuslrcs de la Lorraine le fit bannir à perpétuité de son pays. On dit même qu'il fut condamné aux galères pour ses calomnies. Il eut d(^s liaisons avec madame de Grafligny, dont il reçut des bienfaits, qu'il paya d'ingratitude ; il donna, à la Comédio-Italienae, deux ou trois pièces, qui n'eurent qu'une apparence (!<' succès, et lui attirèrent beaucoup d'ennemis, par les traits satiriques et les personnalités dont elles étaient remplies. Il a mis au jour des réflexions sur l'art tbéàtral, ou- ^ rage assez médiocre, et de petits romans clandestins, dont on a oublié jusqu'aux titres. Les Mayol et les Chevrier étaient ordinairement les victimes de Fréron. L'auteur lorrain fut longtemps sans oser répondre à l'Aristarque du Parnasse, et s'observa ; mais il se donna carrière sitôt qu'il se vit dans un pays libre, où il est permis de tout dire, de tout écrire et de déshonorer les lettres et sa nation. Chevrier, réfugié en Hollande, ne garda plus de mesures, et crut pou\oir paraître impunément ce qu'il était, c'est-àdire, à parler nettement, un très-mau\ais sujet. C'est à la Haye qu'il composa son Colporteur, collection d'histoires scandaleuses et de suppositions infâmes. Cet ouvrage, où rien n'est respecté, est devenu célèbre. La mauvaise foi l'avait produit, la malignité le mettait en vogue; Chevrier s'en applaudissait, mais iln'a point échappé à la vigilance de notre ministère, qui l'a demandé aux états généraux pour en faire un exemple. On dit que leurs Hautes Puis sances, ne pouvant se dispenser d'acquiescer à la demande qui leur avait été faite, mais ne voulant point en môme temps déroger aux privilèges de la liberté de la Hollande, ont trouvé le moyen de concilier les choses en expédiant à M. Chevrier un passe-port pour l'autre monde. On assure qu'il a été empoisonné dans un plat d'épinards, et qu'il est tombé roide mort au moment qu'on est \-enu l'arrêter pour
JOIRNAL. 249
le livrer à Tambassadeur do France. Il serait à souhaiter que tous les scélérats qui nous déshonorent dans les pays étrangers, et surtout en Hollande, eussent le même sort. Nos petits crapauds français n'iraient plus coasser dans les marais de la Belgique contre la religion et les moeurs. Il est honteux pour les Pays-Bas de servir d'égout à toutes les ordures des autres nations.
La Morlière, coquin du même ordre, auteur du prétendu roman d'Angola, vient d'être conduit au château de Pierre Encise. Il était le chef et le capitaine des cabales contre les pièces nouvelles ; il est prouvé qu'il avait à sa solde plus de cent cinquante conspirateurs. Il mettait tous les auteurs à contribution, et celui qui n'avait pas le moyen de lui payer le tribut qu'il exigeait pour faire réussir un ouvrage pouvait compter sur une chute inévitable. La cabale qu'il a excitée contre la comédie de Palissot a fait ouvrir les yeux sur ses menées, et lui a attiré une juste punition. On peut dire qu'en cette occasion La Morlière a joué de malheur, parce que la pièce de Palissot n'avait pas besoin d'être poussée pour choir. Les Deux Amis, comédie de M. Dancourt, a été représentée la semaine dernière. Elle n'a pas eu un succès heureux. Le parterre a été tumultueux et mal disposé. Les meilleures plaisanteries ont été prises en mauvaise part; mais les connaisseurs rendent justice à M. Dancourt; ils ont trouvé, dans beaucoup d'endroits, le ton comique de Molière. Malheureusement ce ton-là n'est plus celui d'aujourd'hui. Que M. Dancourt ne se décourage point , il est sûr de réussir s'il se livre à son génie.
2o0 FAVART.
HISTOIIU; DE MADEMOISELLE PICCINELLI.
1762, 7 décembre.
Votre Excellence me demande l'histoire de mademoiselle Piccinelli : je la rapporte telle que je l'ai entendu raconter ; peut-être n'y a-t-il pas la moitié de vrai : je n'affirme rien. Voici ce que l'on dit. Une pauvre villageoise trouva un jour un enfant nouveau-né exposé au milieu d'un champ : c'était notre signora. La contadina en prit soin par charité, lui donna son lait et l'éleva du mieux qu'elle put, jusqu'à l'Age de huit à neuf ans, comme sa propre fille. Une de ces femmes qui cherchent des ressources pour leur fortune dans la jeunesse et les agréments des personnes de leur sexe, passa par hasard dans le village de la honne nourrice, aperçut la petite, fut frap[)ée de ses grâces naturelles, et proposa une somme assez modique pour l'acheter. Le marché fut passé. Cette troisième mère n'épargna rien pour donner à sa fille adoptive une éducation convenahle aux desseins qu'elle avait sur elle; la petite créature en profita au delà de toutes les espérances que l'on avait conçues. Déjà la matrone hàtit des projets de fortune; elle fait recevoir son élève au spectacle, elle s'arrange pour lui procurer un protecteur opulent ; mais la nouvelle actrice, ne prenant point goût à ces dispositions, s'avisa de faire elle-même un choix qui fut contrarii'. Pour avoir la paix, elle planta là sa troisième mère ; elle se mit volontairement sous la protection d'une autre plus complaisante, afin de pouvoir paraître décemment dans le monde. Celle-ci la conduisit à Paris; mademoiselle Piccinelli, reçue aux Italiens, la renommée publie partout ses saccès; les différentes mères de la cantatrice se rendent
auprès dVUe : chacune la revondique. La première dit : « Elle est à moi; je lui ai donn(^ la vie. » La deuxième réplique : « Je la lui ai sauvée, je l'ai nourrie; elle m'appartient. » La troisième : « Je l'ai achetée, je lui ai donné de l'éducation; qui peut contester mes droits? » La quatrième ajoute : « Elle s'est donnée librement à moi, et je travaille journellement à sa fortune, cela vaut mieux; si quelqu'une de vous me la dispute, je lui arrache les yeux. » Notre cantatrice, pour les mettre d'accord, distribue à chacune de ces mères une égale somme d'argent. Les trois premières se retirent, et la dernière reste pour lui servir de conseil. La Piccinelli, fatiguée de ces petites tracasseries de famille, renonce à toutes les mères du monde pour se mettre sous l'autorité d'un mari ; elle choisit M. Vezian, frère d'une très-jolie fille que nous avons eue pour figurante aux Italiens, et à laquelle il doit un emploi considérable. Nouvel incident : prêt à célébrer le mariage, on découvre que mademoiselle Piccinelli n'a pas été baptisée ; on procède préliminairement à cette cérémonie : à peine estelle achevée, que cette dernière maman, qui était présente, se précipite les larmes aux yeux dans les bras de sa fille putative, en s'écriant : a Ah! ma pauvre enfant, te voilà dans l'état d'innocence! Eh! pourquoi m'a-t'on baptisée sitôt? si l'on avait attendu jusqu'à présent, je serais, comme toi, aussi blanche que neige. Oui, messieurs, ditelle en se tournant vers l'assemblée, c'est aujourd'hui que je la reconnais pour une brave fille; et, si quelqu'un veut lui arracher un cheveu de la tète, il sera regardé comme un hérilicle. » Le lendemain est le jour de la cérémonie nuptiale ; on interroge la future : « Ètes-vous fille? —Non, monsieur, répond la cantatrice. — Eh ! pourquoi dis-tu cela? dit la maman en lui donnant un coup de coude. — Eh ! mais vous savez bien que j'ai eu un enfant. — Qu'est-ce