‹ Œuvres de M. et Mme Favart; leur vieChapitre 80 sur 88 · F.WART · texte numérisé non relu

F.WART

que ça fait? en es-tu moins fille pour ça? Oui, monsieur, (lit-elle au prêtre en le tirant un peu à l'écart, il est vrai que cette petite malheureuse a fait un enfant : je ne sais pas comment ça s'est fait. —Comment! vous ne savez pas? Ne dites point cela si haut; prenez donc garde! — Eh ! vraiment, j'y ai pris garde aussi, car je suis une honnête femme, quoique cela ne paraisse pas ; mais faut vous dire vrai, mon cher monsieur ; il est venu un jeune homme nous voir ; je ne les ai laissés ensemble qu'un pauvre clin d'oeil : je n'ai eu que le temps de descendre et monter ; ne v'ià-t-il pas que le bigre d'enfant est bâclé ! Qui est-ce qui dirait ça, mon cher monsieur? mais à tous péchés miséricorde : elle est bien heureuse d'être baptisée, la coquine ! elle peut aller maintenant tête levée, et cela ne doit pas empêcher qu'elle ne soit mariée légitimement. Ainsi, vous pouvez la coucher sur votre papier de mariage en qualité de fille, ou de femme, ou de veuve, comme il vous plaira : ça n'y fait rien. » Le célébrant eut beaucoup de peine à la faire taire, et prononça le vos conjuyo en riant sous ses doigts.

Je ne sais pas si le mari sera celui qui rira le dernier.

M. de la Popelinière est mort. Quoique fermier général, c'était un homme qui cultivait les lettres et les protégeait : il a fait plusieurs comédies qu'il n'a point rendues publiques, mais qui pourraient tenir un rang distingué sur nos théâtres. Il tenait toujours table ouverte ; ses commensaux étaient principalement des musiciens, des artistes et des auteurs. On prétend que ces derniers l'ont beaucoup aidé dans les productions de son esprit. De même, une foule de petits agréables lui ont prêté, à ce que l'on assure, des secours plus solides pour perpétuer sa postérité, ce qui a donn('' lieu à son ('pitnpbe, que je rapporte ici:

JOURNAL. 2o5

Ci-gîl qui pour rimer pnya toujours très-bien, C'est la coutume ; l/ouvrap;e seul qui ne lui coûta rien, C'est son posthume.

L'ABBÉ RAYNA!,. - I.A Tf.TE A PEnRUQl'E. - VOISF.NON A L'ACADÉMIE.

1763, 5 janvier.

M. l'obljé Raynal. autour de Vnisloire du Parlement d'Anglelerre, eut un jour une certaine velléité de remplir im fauteuil vacant à l'Académie. On lui dit qu'il fallait faire des visites, et commencer par M***. « C'est un homme d'un facile accès, monsieur l'abbé, soyez chez lui à six heures du matin, il vous entretiendra jusqu'à midi. — Ah ! tant mieux, répondit l'abbé, j'aurai donc le temps de lui parler, car j'ai beaucoup de choses à lui dire. — Lui parler! non , vraiment, cet académicien est d'une éloquence si rapide, qu'il ne laisse point de prise à la conversation; vous en serez quitte pour des révérences. — Mais, monsieur, dit l'abbé, crache-t-il quelquefois? — Oui, c'est sa coutume après chaque période. — Eh! je n'en demande pas davantage : s'il craclie il est perdu, je l'enfile de propos en propos jusqu'à minuit, et il trouvera son homme. — Mais, monsieur l'abbé, toussez-vous quelquefois? — Oui, quand l'haleine me manque. — A merA^eille, vous serez bien ensemble, ï) L'entrevue se fait le lendemain; l'académicien parle et crache, l'abbé saisit le moment, parle et tousse : l'un et l'autre ne s'entendent pas, tous deux s'impatientent ; leurs estomacs, plus sûrs qu'une horloge, les averti.ssent qu'il est tard ; ils sont obligés de se séparer par

2oi FAVAHT.

(■'puisemont. « Monsieur Tabbé, dit raca(l(;mici(m, jo vous ai peut-être fatigué, mais je vous ai dit beaucoup de choses en peu de mots. — Monsieur, tout au contraire, si vous m'eussiez donné le temps de parler, répond le jjremier.... — Si vous m'eussiez donné le temps de répondre, réplique le second. — Ah ! monsieur l'abbé, reprend l'académicien, la prt'cision est mon talent, et je suis rex(Mnple de mes confrères. — Si cela est, repart l'abbé, je me sauve, et je renonce à rAcadi'mie. » En effet, il a cessé de se mettre sur les rangs.

On a donné, au théâtre de Ragnolet, une parade fort plaisante, du même Collé. Elle a pour titre la Têie h perniqiie. Le sujet est tiré d'une aventure bourgeoise, arrivée réellement. Une femme coquetti^ i-ecoit ch<v> elle ses amis, ou plutôt ses amants, pendant l'absence de son mari, le président de ***. Ce ne sont tous les jours ijuc des festins, des divertissements ou des fêtes que lui donnent à l'envl tous ses soupirants. Après plusieurs scènes qui ont rapport au sujet, et dans lesqutdles le pauvre ('•poux est toujours tourné en ridicule, la femme et ses adhérents se disposent à se mettre à table. La coquet1(; . fait une r(''fle\ion : « Messieurs, dit-elle aux convives, je pense qu'il n'est pas de la bienséance que je vous donne à souper lorsque monsieurn'y est pas. » On lui répond qu'un mari n'est ordinairement qu'un fantôme, et qu'il faut en faire la représentation. Cette idée est goûtée. On met une tête à perruque au bout d'un manche à balai, que l'on entoure d'une robe noire. Ce simulacre est posé sur un siège au milieu de la table; chacun se place. On entend l'annonce d'un feu d'artifice; alors tout le monde se lève et sort pour aller jouir de ce spectacle. Le mari entre, introduit par une femme de chambre qui avait voulu lui rendre suspecte la vertu de madame. Le bonhomme ne

JOUUNAL. 2o5

rniy;iil [xtiiu aux. mauvais rapports. « Elle a des amis! eh bien 1 elle cherche à s'amuser innocemment ; au milieu de ses plaisirs elle s'occupe toujours de moi. Voyez comme elle cherche à se représenter mon image, à défaut de la réalité; elle veut du moins toujours avoir ma figure devant ses yeux. » Malgré cela, l'époux robin pense judicieusement qu'on ne donne pas à sa femme un feu d'artifice pour rien ; il craint que l'honneur conjugal n'en soit pour les frais. Il commence à entrer en soupçons et se cache sous la robe noire qui en\eloppait le manche à balai. Les convives reviennent et se livrent à toute la gaieté d'un repas agréable. On dit mille folies, on ne tarit pas sur les épigramnies dont la tète à perruque est toujours l'objet. « Est-il un mari plus complaisant? on dit des douceurs à sa femme, il ne les entend pas; on la caresse devant lui. il n'en est point ému. Voilà ce qui s'appelle jouer parfaitement le rôle d'un mari. Allons, madame, buvons à sa santé, buvons à ses bonnes qualités. » L'un boit à la complaisance du mari, l'autre à son silence ; celui-ci à sa modération, ainsi du reste. La femme dit . « Messieurs, je connais ses qualités mieux que vous, et c'est à mon tour à le saluer. » Elle prend un verre, se lève, et croyant s'adresser au fantôme : « A ta santé, C... — En te remerciant, cotiuineî » s'écria le mari en se débarrassant de la robe. Alors , aussi courageux qu'Ulysse, qui mit en fuite tous les poursuivants de Pénélope, il chasse tous les amants de sa femme, et termine la fête par un coup de théâtre.

M. l'abbé de Voisenon a été reçu, samedi dernier, à TÂcadémie. Il y avait une nombreuse assemblée des mieux composée, et embellie d'une grande quantité de dames des plus distinguées qui garnissaient les tribunes et deux rangs de fauteuils dans la salle. Le discours du récipiendaire a été fort applaudi. M. le duc de Saint- Aignan y présidait

en rabsenec de M. le duc de Nivernais; il a r('[)()ndu Irèsmodestement, quoique en donnant des leçons au nouvel académicien. M. Watelet a lu ensuite un chant de sa traduction de la Jérusalem délivrée. On y a trouvé de grandes beautés, et, s'il est en quelques endroits inférieur à son modèle, il semble Tégaler dans d'autres. On a surtout trèsfort applaudi le morceau de la mort de Dudon, et c'est avec justice.

M. le cardinal de L..., en sortant de l'Académie, fit un reproche à M. l'abbé de Voisenon de ce qu'il n'avait point mis de calotte : « Monseigneur, lui répondit notre abbé, je suis sûr d'en avoir une en sortant d'ici. »

Nous avons ici une étrangère belle comme un ange, nommée madame Pater, dont l'esprit, les grâces et tous les agréments, sans en excepter aucun, font beaucoup de bruit; on a fait à son sujet l'épigramme suivante :

Pater est dans ceUe cité, Spiriius je voudrais bien être, Et, pour former la triiiilé, Filius en pourrait bien naître.

Les comédiens français donnèrent, la semaine dernière, la première représentation d'une pièce en trois actes et en vers, intitulée Dupuis et Dcsronais; on en trouve l'extrait dmsV Avant-Coureur . J'y ajouterai seulement, sans esprit de critique, que l'on n'a pas trouvé assez d'action dans ce drame, et que la lettre n'était qu'un petit moyen ; cependant, cette lettre produit une scène fort théâtrale. On reproche encore à l'auteur que son M. Clenard est un personnage purement protatique, et qu'il ne produit rien dans le reste de la pièce. Malgré ces observations, qui sont assez justes, cette comédie aura quinze représentations au moins, et je crois qu'elle en mérite davantage.

Page 1