‹ Œuvres de M. et Mme Favart; leur vieChapitre 83 sur 88 · FABLE · texte numérisé non relu

FABLE

Le maître d'un jardin, riche propriétaire,

N épargnait rien pour satisfaire Et son goût et ses yeux. •

Dans une serre ciiaude, un jardinier coûteux Dérangeait les saisons et cliangcuit la nature ; •

Corrigeait l'air, ou sec, ou pluvieux, Et fixait le degré de sa température'.

Tous les fruits sentaient l'eau ; l'on en faisait des dons ; Comme ils ne coûtaient rien, on les trouvait fort bons.

A côté de cet homme riche

Était un pauvre marajîer.

Qui ne posséJait qu'un vcrgor Qu'il ne laissait jamais en friclie.

Les arbres exposés aux injures de l'air, Tous leurs fruits dépendaient des rigueurs de l'hiver ; Si le printemps n'avait que de douces haleines, La fleur en se nouant devenait un bouton. Si les vents orageux trahissaient la saison, La fleur tombait, l'hoiume perdait ses peines. Cet apologue ofl'rc la vérité.

Le possesseur dans l'opulence Peint, en donnant ses fruits en abondance,

Un auteur de société ;

On en exalte l'excellence.

Mais un auteur public est un arbre en plein vent ; Et vous êtes, mes>ieurs, les maîtres des orages, llélas! dès le premier, larbre périt souvent. Lorsque vous accordez l'honneur de vos sulîrages, Il éprouve aussitôt les douceurs du printemps. Vos applaudissements des zéphyrs sont l'image, Et ses premières fleurs, dont il vous fait l'hommage, Deviennent quelquefois des fruits avec le temps.

Lp siour Fi'acansnl a dt'buté pai^ le rôle dWrlequin, dans les Jeux (l'Amour cl du Hasard ; cet acteur joue avec intelligence, mais froidement pour un Arlequin ; il n'a pa^ été goûté.

La demoiselle Rosalie Lafond, jeune actrice de province, a débuté au même théâtre dans les Ensorcelés, petite pièce mêlée d'ariettes et de vaudevilles : elle y jouait le rôle de Jeannette. Cette actrice est d'une figure charmante; elle n'a pas plus de quinze ans; elle annonce des talents, mais elle a encore beaucoup à travailler.

'2Hi FAVART.

Sl'R i;i!Sr,ENDlF. DK L'OPÉRA.

C'est un grarnl cvénemont que j'annoneo à Votre Excellence; le 6 (le ce mois, à onze heures du matin, le feu a pris dans la salle de l'Opéra; et, malgré les secours les plus prompts, en moins d'une heure elle a été réduite en cendres; le feu s'était communiqué à l'aile droite du Palais- Royal ; il gagnait la chambre des archives de la maison d'Orléans ; au moyen d'une coupure faite à propos, on a eu le temps de sauver les papiers ; mais, d'un autre côté, l'incendie lançait des tourbillons de flammes qui semblaient menacer tout le reste de l'édifice ; on a fait de nouvelles coupures qui heureusement ont arrêté le progrès du feu ; un bon tiers du palais a été dévoré ; s'il n'y avait que l'Opéra, on pourrait dire tant pis, tant mieux ; on lui avait toujours prédit qu'il mourrait de froid, voilà comme il ne faut point croire aux astrologues, il est mort de chaud. C'est un mal pour un bien, depuis longtemps on avait formé le projet de construire une nouvelle salle d'Opc'ra qui fut digne de la nation, des intérêts particuliers en empêchaient ; ils sont enfin détruits, et le projet que l'on remet sur le tapis va s'effectuer dans peu.

Ou parle d'abattre une partie de la rue Saint-Nicaise pour ce nouvel établissement. M. Soufflot, architecte du roi, sera chargé de l'entreprise ; on dit qu'il a déjà présenté des dessins et des devis qui ont été acceptés. En attendant l'exécution, l'Opéra va jouer sur le théâtre de la Comédie-Italienne les mardi et vendredi; tout bien considéré, ce funeste accident sera très-avantageux pour les directeurs actuels de l'Opéra. MM. Rebel et Francœur au-

JOUIINAL. 280

ront grand soin do faire valoir leurs pertes, qu'ils feront monter sans doute à plus de deux millions. Si notre bon roi les indemnise d'un quart, ils y gagneront encore plus de moitié, mais nous y gagnerons encore davantage ; nous n'aurons plus de ces vieux habits que l'on renouvelait tous les ans, en les surchargeant d'oripeaux; de ces antiques décorations que l'on reharbouillait périodiquement, ni de ces vieilles machines qui montraient toujours la corde ; nous' espérons du neuf. Ah ! si cela pouvait s'étendre jusqu'aux actrices! Plût à Dieu que l'incendie, parvenu jusqu'à l'entrepôt de l'Opéra, eût encore consumé toute la bibliothèque de notre musique française!

On est toujours curieux de savoir comment le feu a pris quelque part, et on ne sait jamais la chose au vrai. Les uns disent, au sujet de l'embrasement de l'Opéra, qu'un peintre qui employait des couleurs au vernis en avait laissé tomber sur un réchaud de braise; d'autres disent qu'un garçon machiniste, sous-concierge, en faisant sa ronde dans les loges des demoiselles, approcha malheureusement sa chandelle du cotillon d'une danseuse, objet combustible qui s'enflamma tout à coup. L'opinion la plus commune est que les directeurs de l'Opéra ont mis le feu eux-mêmes pour payer leurs dettes. Plaisanterie à part, on ne sait point quelle est la cause de ce triste événement; on sait seulement que des ouvriers, s'étant aperçus que le feu était dans la salle, avaient cru pouvoir l'éteindre eux-mêmes sans appeler de secours étrangers, et que, se trouvant suffoqués par la fumée, ils avaient ouvert les portes et les fenêtres, et qu'alors il se fit une espèce d'explosion par l'air extfirieur, qui poussa la flamme de toutes parts : ils n'eurent que le temps de se sauver.

Le jardin du Palais-Royal, le rendez-vous journalier de tous nos agréables, tant mâles que femelles, se trouvait

alors rempli ; on ferma les portes et toutes les issues : chacun fut obligé de travailler. Plus de cinq cents personnes formaient une chaîne pour donner les seaux de main en main. On avait rangé les dames d'un côté : elles ne portaient que les seaux vides. On puisait au grand bassin, et, lorsqu'ils étaient remplis, les hommes les faisaient parvenir de main en main jusqu'aux pompes. Ce spectacle de nos petits-maîtres et de nos petites-maîtresses, contraints d'aider, aurait été, pour un observateur, un tableau comique dans toute autre occasion qui n'aurait pas intéressé l'humanité.

Le duc de Chartres fut le premiei* qui donna l'exemple ; il puisait lui-même, et, malgré la faiblesse de son âge, il travailla pendant deux heures : tout le monde s'empressa à l'imiter *. On dit qu'il est péri quinze personnes dans cet affreux désastre ; cela n'est pas vrai : nous en sommes quittes pour un récollet et un capucin : encore ce dernier, qui tomba dans les flammes au moment que le grand escalier s'écroula, eut-il le bonheur d'être sauvé, quoique à demi brûlé. Au moment que j'écris à Votre Excellence, le feu n'est pas encore éteint, mais il n'y a plus de danger. Tirons le rideau sur des objets aussi tristes, et passons à d'autres. Voici les changements que l'on vient de faire, tnnt au Théâtre-Français qu'au Théâtre-Italien.

Mesdemoiselles Gaussin, Dangeville et M. Dangeville, retirés ; mademoiselle Dubois augmentée d'un quart de part, ainsi que mademoiselle Beaumenard. On croit que le petit

(I) CeUc bonne action du jeune prince a été récompensée par les vers suivants, qui circulent aujourd'liui ;

Ah ! liiic l'exemple a sur nous de pouvoir ; Je parle à tous tant que nous sommes, D'iiiiitor ce qu'on aime on se fait un devoir ; Les grands princes font les grands hommes !

Boiivclte ne restera pas; la Comédie-Française n'est point son cadre : c'est une marionnette sur un grand piédestal. Cependant cet acteur a beaucoup de naturel et de talent : le projet est de l'envoyer à la Comédie-Italienne. Nous aurons beaucoup de débutantes pour les rôles de mesdemoiselles Gaussin et Dangeville : on en compte sept ou buit ; nous serons bien heureux si nous en trouvons une passable.

Sl'R I.'l>r.F.NDIE DF. I.'OrKMA.

10 avril.

Voici un détail plus circonstancié de l'incendie de l'Opéra : il est exact et véritable. Le feu n'a point commencé par la salle du spectacle, mais par une petite chambre dépendante des appartements qu'occupait M. de Montausier, gouverneur du Palais-Royal ; c'était un petit cabinet de sa femme où il y avait un poêle ; le tuyau rendait dans une cheminée qui touchait à la loge où les danseuses subalternes de l'Opéra avaient coutume de s'habiller. Une boiserie qui masquait la cheminée du côté de cette loge avait empêché de remarquer des lézardes ; on avait un peu trop poussé le poêle : le tuyau, engorgé, creva, mit le feu à celui de la cheminée. La flamme qui passait par les fentes attaqua la menuiserie, qui prit d'abord comme une allumette. Il n'y avait aucun peintre, aucun ouvrier, aucun garçon de théâtre; le concierge lui-même était sorti. L'n seul chanteur de l'Opéra, nouveau sujet, qui était monté dans ce moment-là sur le théâtre pour essayer l'étendue de sa voix, s'aperçut du feu ; il appela du secours en se

2b'8 FAVART.

snuvant ; mais, avant que le secours fût ariivi", tout ('tait déjà consume. Que l'on me permette de dire que notre police, toujours si attentive d'ailleurs, manque quelquefois de vigilance, surtout en cas semblable. Lorsque le feu prend quelque part, il faut avoir une permission pour l'éteindre, il faut courir la demander au lieutenant de police, au prévôt des marcbands, chez celui-ci, chez celui-là, chez Caïphe, chez Pilate. On donne l'ordre : il faut mettre les pompes en état ; quand elles arrivent, il n'est plus temps, tout est brûlé. Tous les spectateurs ont remarqué ici Fintrépidité de deux pompiers; la hache d'une main et le tuyau de la pompe de l'autre, ils se sont fait voir au milieu des flammes : ils s'aidaient mutuellement dans leur travail. Le feu prend à l'habit de l'un, son camarade l'éteint par un» jet d'eau qu'il dirige; il en reçoit le même service, et c'est peut-être à ces deux hommes que l'on doit la conservation du reste du Palais-Royal.

11 est à présent question de savoir où l'on rétablira l'Opéra et ce que deviendront les acteurs pendant la vacance.

11 y a à ce sujet plusieurs conjectures qui font l'occupation de nos nouvellistes ; mais voici ce qui est enfin décidé, je le sais de bonne part, et M. le duc de Duras, gentilhomme de la chambre à présent en exercice, me l'a confirmé. Il ne s'agit plus des représentations de l'Opéra sur le Théâtre-Italien ! les architectes du roi ont fait une nouvelle visite à la salle des machines, aux Tuileries ; on a pris de justes mesures ; il se trouve que le lieu de la scène, c'està-dire tout ce qui comprend le théâtre, a vingt-quatre pieds de plus que toute l'étendue de l'opéra brillé, en laissant en arrière galeries et gradins. On commencera au proscen'wm à former un amphithéâtre couronné de loges, et ce qui restera sera plus vaste et plus commode, tant pour les spectateurs que pour les acteurs. On a objecté que la

.inURNAL. 289

salle n'était point sonore; on a répliqué que Ion pouvait remédier à ce défaut par le moyen des plafonds. La réplique est juste, j'en ai fait l'expéricnee ; j'ai corrigé le même défaut (jui se trouvait dans la salle de Bruxelles.

Le roi donne quatre-vingt mille francs pour l'exécution de ce projet ; il a déclaré qu'il payerait les appointements de toutes les personnes attachées à l'Opéra jusqu'au moment où les directeurs entreraient en jouissance. On présume qu'il y aura une vacance de quatre mois ; pendant ce temps, il ne sera permis à aucun acteur, danseur, ouvrier, dépendant de l'Académie de musique, de s'éloigner sans une permission expresse.

On se proposait de construire une nouvelle salle pour l'Opéra au Carrousel ; mais le duc d'Orléans a obtenu qu'elle serait rebâtie dans son enceinte. A cet effet, pour donner plus d'extension, on jettera bas une grande partie des maisons de la rue des Bons-Enfants, et l'on procurera des issues pour la commodité du public, tant dans Tintérieur du palais qu'extérieurement. La ville de Paris se chargera des frais de construction. C'est M. Moreau, architecte de ladite ville, qui sera chargé de l'exécution, et non M. Bontemps, architecte du duc d'Orléans.

DF.rX DES QUARANTE.

1770, 10 juin.

La mort, qui ne respecte point l'immortalité dont s'honore l'Académie française, ne respecte pas plus aujourd'hui ses membres que leurs ouvrages ; voilà deux acadé-

miciens qu'elle vient de frapper consécutivement : rahl^; Trublet, qui compilait, compilait, compilait, et M. le duc de Villars. Celui-ci n'avait que son rang pour tout mérite académique ; on lui a fait l'épitaphc suivante : Ci-gît l'ami des hommes. Pour entendre le sens de cette épitaphe, il faut savoir qu'autant M. le maréchal, son père, était bon physicien, autant M. le duc, son fils, avait le goût antiphvsique. On rapporte à son sujet les traits suivants. Le maréchal écrivit à sa femme : « Je me propose de livrer bataille aux ennemis ; envoyez-moi mon fils, je serai bien aise qu'il vienne. » On fait partir le jeune Villars, qui ne se rend pas au jour indiqué, parce qu'il avait pour de la guerre. Le maréchal, furieux, récrit à sa femme : « Je vous avais priée de m'envoyer mon fils, vous m'avez envoyé' le vôtre. »

Un jour ce même duc, dans l'orchestre de la Comédie- Fraucaise, vêtu d'un brillant habit, en étala une des basques sur un officier qui était à côté de lui ; cet officier le repoussa par trois fois sans aucun ménagement. Le duc, piqué de ce mépris, lui dit : « Apparemment, monsieur, que vous ne me connaissez point? — Non, monsieur, lui répondit l'officier; mais j'ai eu l'honneur de connaître beaucoup M. votre père, qui était un brave homme et un de nos plus grands généraux. » Au demeurant, M. le duc de Villars est regretté dans son gouvernement, où il faisait de grandes charités.

On voulait engager M. Piron à contribuer, ainsi que les gens de lettres, aux frais de la statue que l'on se propose d'ériger à M. de Voltaire. M. Piron a répondu : a Je ne donnerai pas un sou pour la souscription, mais je me charge de l'inscription. Malgré la vénération que tout le monde a pour les talents de M. de Voltaire, on peut s'attendre que l'inscription que M. Piron lui promet ne sera pas fade.

JOURNAL. ÎÔ»

M. Buucher, premier peintre du roi, est mort ces jours derniers, regretté de tous les artistes. Son cabinet, estime 100,000 écus, sera vendu à la fin de l'automne. Si Votre Excellence s'intéresse à cette vente pour elle, ou pour ses amis, j'enverrai le catalogue imprimé ou manuscrit. Il y aurait encore beaucoup d'autres nouvelles à rapporter; mais, comme cette lettre deviendrait trop volumineuse, je les réserve pour un autre temps, et passe à des objets qui doivent intéresser davantage.

Page 1