FÊTKS DE PARIS ET DE VERSAILLES
Je n'entrerai dans aucun détail circonstancié au sujet de ces fêtes; toutes les gazettes, journaux et autres ouvrages périodiques en font et feront une mention assez ample. Je ne rapporterai que quelques anecdotes qui y sont relatives.
Le roi, ayant aperçu dans le parc de Versailles plusieurs barrières qui auraient empècbé le peuple d'approcber, ordonna qu'on les fit abattre, en disant que cette fête était moins pour lui et sa cour que pour son peuple.
Le feu d'artifice a été très-bien exécuté; mais on n'avait encore jamais rien vu d'égal à l'illumination de tout le parc.
Le jour du bal, l'affluence fut si grande, que Sa Majesté fit faire place elle-même, mais avec tant de bonté et d'un air si satisfait, qu'elle répandit la gaieté parmi toutes les personnes qui composaient cette brillante assemblée. Notre dauphine y dansa avec tant de grâce qu'elle fixa sur elle tous les regards. On dit que le lendemain ou le surlendemain elle entra dans lu cliambrc du roi à buit heures du malin; ([ue Sa Majesté, surprise de la voir de si bonne heure, lui demanda ce qui l'amenait? «Deux choses :1a
première, pour m'informer de la santé de Votre Majesté, et la seconde pour la prier de me permettre de ne plus l'appeler sire, mais papa. » Le roi, qui entendit à merveille ce qu'elle voulait dire, l'embrassa tendrement en l'appelant sa chère fille. Il y eut, avant l'ouverture du bal, une petite altercation au sujet de madame de Lorraine. Les ducs lui disputaient la prééminence au bal, et de l'honneur du pas le frivole avantage. Le roi termina le différend par la lettre suivante*. Au banquet royal, tout le monde, indistinctement, eut l'avantage de jouir de ce spectacle, aussi somptueux qu'intéressant. Nulle confusion, nul désordre, aucun accident, n'ont troublé la joie universelle qu'inspiraient ces fêtes ; cependant les filous y ont assez bien fait leurs affaires. L'un d'eux fut surpris volant la montre d'une dame de condition; on lui promit sa grâce s'il voulait dénoncer ses associés ; ce qu'il fit, et l'on en arrêta un grand nombre sur les signalements qu'il en donna. Plusieurs d'entre eux firent une gentillesse de leur métier : comme
* « L'ambassadeur de l'empereur el de l'impéralrice-reine , dans une audience qu'il a eue de moi, m'a demandé, de la part de ses mai- Ires (je suis obligé d'ajouter foi à tout ce qu'il m'a dit), de vouloir marquer quelque distinction à mademoiselle de Lorniine, à l'occasion présente du mariage de mon petit-fils avec l'artliiducliesse. La danse au bal étant la seule chose qui ne peut tirer à conséquence, puisque le choix des danseurs et danseuses ne dépend que de ma volonté , sans dijtinction de places, rangs ou dignités (exceptant les princes el princesses de mon sang, qui ne peuvent être comparés ni mis en rang avec aucun autre Français), et ne voulant d'ailleurs changer ni rien innover à ce qui se pratique à ma cour, je compte que les grands et la noblesse de mon royaume, ne se départant point de la fidélité, soumission, attachement et même amitié qu'ils .m'ont toujours marqués el à mes prédécesseurs, n'occasionneront jamais rien qui puisse me déplaire, ^ surtout dans celte occurrence-ci, oîi je désire marquer à l'impératrice la reconnaissance du présent qu'elle m'a fait, qui, j'espère, ainsi que vous, fera le bonheur du reste de mes jours, s
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ravenuo clail roin[)lie d'une infinité d'équipages assez mal gardés par les cochers, qui étaient allés boire, ils prirent des habits de livrée, détachèrent plusieurs chevaux des carrosses, sous prétexte de les mettre à couvert, et les emmenèrent sans obstacle *.
Un autre événement. <]ui n'est guère [)lus considérable, mérite cependant de vous être rapporté, parce que Votre Excellence connaît le personnage dont je vais parler. Corbi. attaché particulièrement à M. le duc de Choiseul. et mari de la femme de chambre de madame la duchesse de Grammont, se présenta à la porte du spectacle, le premier jour de la représentation de Persée, avec plusieurs dames de sa compagnie, qu'il voulut faire entrer, de préférence à une autre compagnie de dames conduite par \\n seigneur étran-
* Favart avait conserve une copie de la lettre adressée au dauphin, son gendre, par l'impéralrice Marie-Thérèse. Quoique cette |«ièce ait pu cire publiée, nous l'insérons ici comme monument iiistoriquc :
<( Votre épouse, mon cher dauphin, vient de se séparer de moi. Comme elle faisait mes délites, j'espère qu'elle l'era votre bonheur. Je l'ai élevée en conséquence, parce que depuis longtemps je prévoyais qu'elle devait partajfcr votre destinée. Je lui ai inspiré l'amour de ses devoirs envers vous, un tendre attachement, l'iiltention à imaginer cl mettre en pratique les moyens de vous plaire; je lui ai toujours reconnnandé une tendre dévotion envers le il^itre des rois, persuadée que l'on lait mal le bonheur des pruples qui nous sont confiés quand on manque à celui qui brise les sceptres et renverse les trônes quand il lui plaît. Aimez donc vos devoirs envers Dieu : je vous le dis, mon cher dauphin, et le dis à ma fille; aimez le bien d'un peuple sur lequel vous régnerez toujours trop tôt; aimez le roi voire aïeul; inspirez ou renouvelez ses attachements à ma fille; soyez bon comme lui: rendezvous accessible aux malheureux. Il est impossible qu'en vous conduisant ainsi vous n'ayez le bonheur en partage. Ma fdie vous aimera , j'en suis sûre, parce que je la connais. Plus je réponds de son amour et de ses soins, plus je vous recommande de lui vouei" le plus tendre attachement. Adieu, mon cher dauphin; soyez heureux. Je suis baignée de larmes. »
gar de la plus haute distinction. Pour j>riK ilo son obstination, Corbi fut traité sans niénaf^oment par ce sei;.,meur, qui le menaça de lui faire donner des coups de canne. Sokl que cette aventure ait causé une révolution subite dans les fibres délicates du cerveau de Corbi. ou que ses idées (Je grandeur mal entendues lui eussent déjà fait perdri^ la tête, dès ce moment il est devenu fou, et à tel point, que M. le duc de Choiseul, malgré les faveurs dont^^i le comblait, s'est cru obligé de le faire mettre à Cbarenton. Là. Corbi. très-content, prend sa cage pour un palais, se croyant contrôleur général et ministre d'État charge de iiégocialions secrètes pour la Russie.
Il s'en faut de beaucoup que nos fêtes parisiennes aient eu l'agrément de celles de Versailles ; autant les premières ont été brillantes, autant les secondes ont paru tristes. Une longue fde de petites boutiques mesquines occupait, par intervalles, un côté des boulevards, depuis la place Louis XV jusqu'à la porte Saint-Antoine. La grande allée du milieu était éclairée par des rabicaux réverbén^s de nouvelle invention; chaque réverbère était placé, non au milieu, mais à re\trémit(' d'une corde qui traversait l'allée; de façon (jue la lumière, disposée en zigzag, ne produisait pas un bon effet : un petit lampion à chaque arbre rendait cette illumination plus ridicule : il semblait, de loin, que c'était un grand convoi funèbre arrêté. La décoration du feu d'artitice, élevée entre la statue du roi et la colonnade, ressemblait plulùt à un catafalque qu'à un temple de l'hymen, quoicjue rarchitecture en fût très-bien ordonnée. Loin d'annoncer la gaieté, tout semblait, au contraire, présager les événements sinistres qui sont arrivés le même jour. Dans la rue Royale, qui fait face à la statue équestre, et qui sépare les deux colonnades, il y avait à main gauche, en entrant par la rue Saint-Honoré,
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trois [K'iiis lossos uu ruisseaux, longs environ de deux toises, depuis le mur jusqu'à la chaussée, larges de deux pieds tout au plus et de liuit à dix pouces de profondeur. Ces inallieureuses rigoles, que l'on n'avait point observées, et (|ui cependant" méritaient l'attention d'un magistrat éclairé, ont coûté la vie à un grand nombre- de citoyens. On avait négligé d'établir un ordre pour les équipages ; dès que le feu fut tiré, les carrosses abondèrent de toutes parts dans la place; le peuple, pour éviter d'être écrasé, se précipita dans les débouchés qu'il trouvait, et, malheureusement, il n'y ett avait que deux du côté delà rue Saint- Ilonoré, où l'affluence était plus grande. Pour comble de malheur,. on avait fermé le pont tournant des Tuileries, de sorte que toute la foule, se portant principalement dans la rue Royale, et, croyant trouver un terrain uni, rencontra ces petits fossés, qui servirent de tombeau à plus de six cents personnes. Un homme tombait, un autre le suivait ,et successivement comme les capucins de cartes : la multitude s'étouffait et s'écrasait. Dans cette confusion, plusieurs personnes de marque coururent un danger imminent. M. le maréchal de Biron manqua d'y perdre la vie; il cria ; « A moi, les gardes-françaises ! » Quatre soldats de ce corps le tirèrent du péril. M. le duc de Richelieu se trouva dans cette mèh'e ; mais, comme le bonheur l'a toujours accompagné, il ne lui est rien arrivé, et il a dit qu'en cette occasion il avait fait face personnellement à plus de dix mille hommes, et que, dans toutes les circonstances périlleuses où il s'était trouvé, il n'avait jamais tant risqué. M. le comte de Clermont, prince, s'est comporté dans cette bagarre avec un zèle pour l'humanité qui fait honneur à ses sentiments ; il fit arrêter son équipage, et permit à tous ceux qui se trouvaient autour de sa \oiture de monter derrière, devant, sur l'impériale et sur les chevaux mêmes.
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Un (le mes amis, M. Chupin, conseiller au parlement, saiiln à la hotte du carrosse de ce prince en criant miséricorde. Le comte de Clermont lui prit la main en lui disant : « Je ne peux pas vous recevoir dans mon é(iuipage, il est rempli ; mais tenez-vous à la portière, je réponds de vous. » Après s'être débarrassé de la foule, il eut la bonté de reconduire lui-même, dans leurs logis, toutes les personnes qu'il avait accueillies, et, quoiqu'il fût déjà trèstard, il ne voulut pas quitter M. Chupin qu'il ne l'eût ramené chez lui.
On n'a pas vu ces marques de sensibilité dans tous ces messieurs que le peuple appelle gens à équipage. Un d'entre eux excitait son cocher à fendre la presse; plusieurs personnes, qui étaient en péril, sautèrent à la bride des chevaux. L'impatient monsieur descend l'épée à la main pour écarter la populace ; à l'instant on le désarme ; il est percé de sa propre épée, et sa femme, qui était avec lui. en fut quitte pour ses oreilles, qu'on lui arracha avec les boucles et pendeloques. Un autre petit seigneur, dont on ne i^ait pas le nom, heureusement pour lui, commanda à son cocher de se faire jour à travers la populace. Un abbé monta à sa portière, le saisit au collet en lui disant : « Arrête, malheureux ! songe à ce que tu vas faire ! — Quel est donc cet homme-là? répond le monsieur. — Oui, je suis un homme, et toi, tu n'en as que la figure : tu es un monstre ! )> Cot abbé, par sa fermeté, empêcha que le désordre ne fût encore plus considérable.
Un autre carrosse eut l'impériale enfoncée par la (juantité de monde qui était dessus ; trois chevaux furent étouffés après s'être relevés trois à quatre fois : combien di; personnes n'ont-ils pas blessées en se débattant !
Une madame de Granville fut étouffée dans son équipage, et son cocher mis au nombre dos morts. M. d'Argen-
tal eut répaule démise; le ministre de rAvoyor de Bàlo a f'to transporta chez lui mourant, ayant perdu sa canne, sa montre et un diamant d'un assez grand prix qu'il avait au doigt. Les filous, au nombre de plus de trois cents, aidèrent à cet affreux désastre; deux d'entre eux. qui furent étoufft's. .<e trouvèrent cliarg('s de plusieurs montres et autres liijoux. On exposa le soir même, dans le cimetière de la Madeleine, cent trente-trois personnes, parmi les(|uelles il \ avait quatre-vingt-trois femmes, dont plusieurs enceintes, quatre chevaliers de Saint-Louis, et cinq religieux de différents ordres. A propos de religieux, un filou déguisé en récollet s'introduisit dans le cimetière (au rapport de M le comte de Clermont), sous prétexte de chercher son l>ère et sa mère. Après avoir promené ses regards sur les cadavres, il s'arrêta à deux qui lui paraissaient les mieux vêtus et les plus étoffés. Il s'écria, en se précipitant sur eux : « Ah! mon père! ah! ma mère! » Et. pendant ce temps, il s'emparait de ce qu'ils avaient dans leurs poches, l'n garde lui dit : « Mon n''V('r(Mid père, que faites-vous donc? » A (juoi l'autre réplique : « C'est mon père, c'est ma mère : je suis leur héritier. )> et se retira sans qu'on songeât à l'arrêter.
La femme d'un boulanger, ayant reconnu le corps de son mari, courut comme une forcenée se précipiter dans un puits, l'n homme du peuple, considérant tous ces morts étalés, se mit à dire, les larmes aux yeux et se croisant les
bras : u Vous voilà donc, messieurs les b messieurs
les j...-f vous voilà donc morts; vous voilà bien avancés : voilà ce que c'est que d'èlnï curieux. Eh bien ! je parie que, si l'on donnait encore demain une pareille fête, vous seriez les premiers à y revenir. » Je ne finirais point si je voulais continuer l'extrait de ces malheurs. On fait monter le nombre das morts et des blessés à près de douze
cents ; le parlement s'est assemblé extraordinairement à cette occasion.
M. le dauphin, très-sensible à cette calamité, a écrit à M. de Sartines, lieutenant de police, la lettre suivante *, où il exprime ses regrets et l'intention où il est de réparer, par sa bienfaisance, les désastres de cette journée. y
Madame la dauphine a donné les mêmes témoignages d'attendrissement, et a envoyé 4.000 francs. Le roi a donné aussi des ordres pour le soulagement des malheureux. On dit que M. le duc de Biron et M. de Sartines avaient offert de renforcer les gardes de la ville, mais que le prévôt des marchands, croyant sa troupe suffisante, avait rejeté leur proposition. Le petit nombre des archers de ville, presque tous ivres, n'était pas capable de remédier au désordre; aussi vient-on d'ôter à cette troupe d'apparat le droit d'exercer ses fonctions dans de pareilles fêtes. Cependant, il est à présumer que M. le pré\ôt des marchands n'est point si fautif, puisque Sa Majesté vient de le continuer pour trois ans, et qu'elle accorde à M. Bignon, son fds, conseiller au parlement, la survivance de la place de premier bibliothécaire.
Le corps des marchands ayant rU' re(|uis de fournir un
* « J'ai appris le niullieur arrivé à Paris à mon occasion. J'en suis pénétré. On m'a apporté ce que le roi m'envoie tous les mois pour mes menus plaisirs *; je ne peux disposer que de cela ; je vous l'envoie. Secourez les plus millieureux. J'ai, monsieur, beaucoup deslime pour vous.
« A Versailles, le l*^' juin 1770.
« I^OUIS-AuGUSTE. »
Madame la daupliiue a suivi l'exemple de son auguste époux en envoyant sa bourse à M. de Sartines; Mesdames et les princes du sang eu ont fait autant. Plusieurs particuliers, et même les fermier? ',réiiér;uix. ont envoyé des secours considérables.
* Celle somme se montait à 2.000 cens.
contingent pour les fêtes de la ville, répondit : « Jusqu'à présent, quand nous avons contribué, on n'a pas fait mention de nous, et le corps de ville seul s'est fait un mérite de ce que nous avons donné ; aujourd'hui, nous témoignerons notre zèle plus particulièrement. )> Us l'ont prouvé, ce zèle. d(> la façon la plus honorable.
Mardi. 5 juin, il s'est élevé un orage; le tonnerre est tombé au (juartier Saint-Roch, entre deux et trois heures après midi, dans une maison où il y avait une douzaine de Ijersonnes à table ; il n'a fait d'autre dommage que de percer une carafe dans trois endroits sans la briser entièrement ; mais un coup de vent a été si impétueux, qu'il a renversé, dans la place de Louis XV, toute la charpente de ce maudit feu.
On a rétabli le pilori de la Halle ; tout le monde croyait (|ue citait en faveur du célèbre M. Billard, dont j'ai déjà |)arlé ; mais son jugement n'est point encore prononcé, et , comme il appartient à des personnes très-respectables, on prétend que sa peine sera commuée à trois ans de bannissement, et l'abbé Grisolle à neuf années de prison. C'est ce mémo abbé Grisolle qui a opéré la conversion de mademoiselle Hunor, petite bonne amie de M. le duc de La Valière;ce digne abbé lui avait persuadé qu'il fallait ( in'elle se retirât dans un couvent pour le bien de son âme, et (|u'elle remît entre .ses mains tout l'argent, les ajustements, bijoux et pierreries qu'elle avait reçus du duc. ce qu'elle exécuta très-lidèlement. 11 lui fit une dot très-modique, et garda le reste pour lui.
(Ici linil le journal de Favart écrit pour io comte Duranzo. Nous y ajoutons une lettre curieuse écrite à Girrick.)
FAVART A 0 vr.Rir.K.
t76(>, 24 juilloi.
Oui. mon cher Ganick, car raniitié que vous m'ascz témoignée et celle que je vous ai vouée me donnent des droits pour me servir de ce terme familier qui est l'expression de mon cœur; donc, mon cher Garrick, j'ai vu l'ami Monnet, qui m'a rempli de joie en m'apprenant que vous vous portez bien, ainsi que votre tendre et respectable moitié. Il s'était ici répandu le bruit que votre dernier voyage en Franco vous avait attiré quelques disgrâces en Angleterre; noir»' ami Monnet m'a tranquillisé en m'assurant que vous étiez plus heureux que jamais. Je n'ai point de peine à le croire : avec de l'aisance, de la philosophie et de la gaieté, «le moindre citoyen doit vivre plus content que tous les souverains de la terre. Votre sort est à désirer ; mais personne ne l'envie, vous l'avez trop bien mérité par vos talents.
Notre ami commun m'a beaucoup flatté en me disant que vous vous étiez souvent entretenu de moi avec lui; je ne sais s'il a eu dessein de caresser mon amour-propre; mais, en tout cas, il s'y est bien pris, car je n'ai jamais rien tant désiré ([ue d'occuper une place dans votre souvenir.
M. Monnet m'a mené chez M. Colman, votre compatriote; nous ne sommes restés ensemble qu'un quart d'heure: mais, dans ce peu d'espace, il m'a été facile de connaître (|ae c'était véritablement un homme de talent. Il m'a parlé de sa traduction de Térence en vers scioU't ou vers blancs; il m'a communiqué quelques-unes de ses recherches pour enrichir les notes de cet ouvrage. Je ne doute point, d'après son plan, que sa traduction ne soit bien reçue à Lon-
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ilros. Je NOUS pi'u' de m'en ('ciiic, inler »o.v, voire sontiinont, iiinsi (|U(' (Funo coinétlic de sa laron, inliluliv : The clandestine Marriaçjc, dont il a eu la bontV' do me fiiiro prt'seni, quoique je ne sache pas ranf,'lais.
Il nous est venu ici une lettre de M. Hum. qui présente l'auteur d'fv/»i/e comme un monstre (jui déshonore les lettres et l'humanité ; ces deux auteurs, que j'ai vus la veiUe de leur départ, me paraissaient tendrement unis ; quel sujet si grave a donc pu les diviser? Tout le monde littéraire se déchaîne contre le philosophe de Genève.
Il paraît une critique anonyme de l'éloge funèbre du dauphin, composé par M. Thomas; M. Rousseau y est attaqué per.sonnellement; les encyclopédistes n'y sont pas pi us ménagés; nos dévots veulent rendre les philosophes modernes rcspon.sables des écarts d'une iuiagination déréglée que dos principes mal conçus ont conduite au fanatisme de l'impiété, car tout a son fanatisme, jusqu'à l'incrédulité môme; c'est par cette raison que l'on défend à Paris l'entrée du Dictionnaire encijclopcdKfHC ; c'est pour le même sujet que l'on a jeté au feu, avec le jeune homme d'Abbeville, le Dictionnaire de M. de V...
Ce jeune homme, appelé M. Lefebvre do La Barre, a été condamn(' à avoir la tôle tranchée, et son corps jeté au feu. pour avoir insulté une image du Christ. Le jour de l'exécution, où l'on lut sa sentence comme il est d'usage, il l'écouta tranquillement, et S(* mit à rire. Le confesseur s'empara de lui; mais le jeune homme ne l'entretint, jusqu'à l'houro du dîner, que de propos légers et plaisants. Ils se mirent à table; après avoir bien din(', M. de La Barro demanda au docteur s'il ne lui serait pas permis de prendre du café. «Je n'y vois pas d'inconvénient, répond celuici. — Vous avez raison, ajoute l'infortuné toujours gaiement, cela no troublera pas ma digestion, ni ne m'empêchera pas
ô(>-i FAVAHT.
(le dorinii'. u On viciit lu prendre pour let-ondiiiro au supplice, il fait voir la même Iranquillilé d'àme; mais, en mettant le pied sur l'écliafaud, il parut un peu d'altération sur son visage. « Ah ! vous avez donc peur de la mort? s'(''crie le prêtre. — Point du tout; mais je remarque avec indignation plusieurs de mes ennemis qui sont dans la foule, et qui viennent se repaître du spectacle de ma mort; tenez, les voyt^z-vous ici, là? Jus([u'à quel point se portent la haine et ranimosité des hommes! »
Le docteur veut profiter de cette occasion pour lui parler du passage redoutable de la vie à la mort. « Eh 1 monsieur le curé, dit le jeune homme, dans un instant jV-n saurai autant et plus que vous sur cette matière. Quel est ce morceau de papier qui danse au bout d'une corde? demanda-t-il. — C'est l'effigie de votre malheureux complice. » Ce qui fit rire encore M. de La Barre. Ensuite il dit d'un ton plus réfléchi : « Cet homme-là devrait être réellement pendu pour son honneur; il s'est enfui comme un
j . . .f » Tournant ses regards d'un autre côté, il aperçoit à
un coin sur l'écliafaud sept messieurs fort bien mis; il demande encore qui ils sont. On lui rt'pond (|uc ce sont des bourreaux. « Comment! sept bourreaux pour moi, pour moi tout seul! voilà qui est fort plaisant ! » Il lait signe du doigt à l'un d'eux de s'approcher. « Monsieur, vous êtes donc bourreau? — Oui, monsieur, de Paris; j'ai cet honneur-là. -— Est-ce vous qui avez coupé la tête de M. de Lali? — Oui. monsieur, j'ai eu encore cet honneur-là. — Ecoutez donc, mon ami, on dit que vous vous y êtes pris assez mal; vous l'avez manqué. — Il est vrai, monsieur; mais ce n'a pas été ma faute, il ne voulait pas avoir la complaisance de se tenir comme il faut. — Eh bien! dites-moi comment il faut que je me tienne; je vous avouerai que je ne suis pas au fait, c'est la première fois que l'on me coupé la tête ; placez-